Yang - The Failure of Words

26/04/2017

Par Fabrice Chouette

Label: Autoproduction

Site: http://yanggroup.fr

Au delà des mots…
Les apparitions de Yang sont certes parcimonieuses, car avec trois albums en quinze ans ce n’est pas ce qu’on pourrait qualifier comme relevant de la corne d’abondance. D’un autre côté, vous avez aussi ceux, dans la musique progressive, dont le stakhanovisme frôle soit le trouble obsessionnel, soit des intentions financières douteuses… On ne les citera pas, par élégance. Tout au plus relèvera-t-on dans leur méthode une réelle dispersion, voire de sérieux déchets, en terme de résultat… Avec le groupe qui nous préoccupe ici, toujours conduit par Frédéric Lépée, ex Shylock, puis Philarmonie (faut-il retracer l’histoire du rock en France ?) et une bonne partie des anciens Lord Of Mushroom (prog metal français plus récent, lui), on avancera sans risque l’idée que les trésors les mieux cachés sont souvent les plus précieux. Avec Yang du moins c’est une certitude.

Lépée, principal compositeur de ce groupe, ne cache pas ses références à King Crimson, et si le nom n’est pas forcément cité par celui-ci, on en reconnaît bien vite le goût pour les ambiances aux guitares tendues, les harmonies a-tonales, modales, les contrepoints incessants, les mesures rythmiques complexes et les arpèges fractales, une certaine avant-garde, pour ainsi dire, charpentée par la puissance électrique du rock. Ici le mimétisme en devient admirable, sur certaines plages, car nullement servile, mais bel et bien résultant d’une créativité profonde et mûrement élaborée. Frédéric Lépée, en plus de composer, enseigne la musique, et ça s’entend. Au fur et à mesure du temps, Yang élargit l’espace sur un propos de plus en plus personnel, comme si finalement la plupart des morceaux s’étaient créés de manière collective. C’est certainement la plus grande réussite de ce disque. Et l’apport guitaristique de Laurent James y est pour beaucoup, insufflant dans ses dialogues avec Lépée un vent de liberté stylistique très réjouissant. On pourra aussi constater que les harmonies et séquences présentées, en plus d’un rock d’obédience très contemporaine, jettent parfois des ponts vers le stoner, ou des penchants nordiques du jazz. Le morceau d’ouverture est très emblématique de cette tendance (« El Diablo », sublime, très Anekdoten), le suivant également… On insistera une nouvelle fois sur la qualité exceptionnelle, en plus des compositions, des musiciens. Ils ont choisi pour la première fois d’effectuer un véritable travail de studio, avec overdubs, et non pas total live, comme auparavant. L’unité sonore est pourtant bien là, et la production remarquable, précise, ample mais sans emphase. Tout bonnement superbe. La palette des émotions est large ; puissance, folie, angoisse, fascination, mélancolie, contemplation, langueur… On ne dira jamais assez combien Yang figure certainement parmi ce qui se fait de mieux dans le rock instrumental en France aujourd’hui. Et personne ou presque n’en parlera…

The Failure Of Words, traduisez par l’échec (ou la faillite) des mots, bien plus qu’annoncer un album instrumental, semble résonner de façon presque politique, dénonçant à quel point le monde dans lequel nous vivons est dirigé et contrôlé par des discours, des plans de com, des commentaires incessants, le mot lui-même finissant par prévaloir sur le sens, vidant toute action ou tout engagement de sa substance. C’est peut-être prêter à ce titre des intentions que n’avaient pas son auteur, mais en ces temps de désillusion politique, d’hyper information en continu, de campagne présidentielle puisqu’il faut bien la nommer, difficile de ne pas en voir la portée, même si inconsciente…

Mais au delà ce cette digression contextuelle (on l’espère provisoire !), un constat évident s’impose : celui d’acquérir immédiatement le disque ici présent. Et on ne pourra qu’émettre le souhait d’une prochaine parution live, si ce n’est celui d’assister à un des rares concerts du groupe. Vivement la suite, et plus rapprochée si possible ! On emploie le mot chef d’oeuvre à tour de bras, on s’extasie sur des albums sous le simple prétexte qu’ils viennent de sortir et qu’ils sont une pierre de plus dans nos collections fétichistes… Pour une fois, le mot aura ici trouvé sa juste valeur.

Splendide.