Regal Worm - Neither Use Nor Ornament (A Small Collection Of Big Suites)

27/05/2015

Par Fabrice Chouette

Label: Quatermass Records

Site: http://regalworm.com

Regal Worm est le projet d’un seul homme : Jarod Gosling, multi instrumentiste, véritable pieuvre musicale, touche à tout de génie (le mot n’est pas galvaudé ici), à l’éclectisme incroyable, forçant d’emblée intérêt et admiration dès 2013, avec Use And Ornament. D’entrée de jeu, il nous plongeait dans une musique particulièrement bouillonnante, au style unique, et à la palette très large. Un prog ni tout à fait électro, ni tout à fait jazz, ni pop, ni tout à fait expérimental, mais tout ça à la fois, et avec un esprit indéniablement psyché et Canterbury. Bref, on sortait des sentiers battus !

Dans la foulée, voici un deuxième effort, bottant en touche, et surpassant son aîné car moins débordant et plus concis. Au menu : richesse, surprise, grand écart et fluidité. Les formats oscillent entre morceaux copieux (deux approchent les vingt minutes !) et véritables petites sucreries, en guise de digestif… Il semble, une fois de plus, que Gosling ne se soit fixé aucune barrière, au gré de son inspiration.

Cet album fusionne pleinement, mixant même des influences d’apparences contraires : programmations rythmiques froides, séquences répétitives psychotiques, accords jazz élaborés, atmosphères prog seventies délétères, habillages rétro et ambiances post pop !… Et c’est l’esprit progressif qui articule le tout, british de surcroit, avec cette envie quasi de chaque instant de faire évoluer les séquences, les ruptures, les envolées, sans l’air d’y toucher. Chez Regal Worm (vermisseau royal !), point de lyrisme ni teutonneries pompières. Ici, on avance dans la nuance, la subtilité. L’énergie certes, l’émotion, mais sans le pathos, l’éclectisme, mais avec cohérence, et parfois avec un petit rictus en coin. Les claviers, bidouillages vintage et autres fantaisies synthétiques, sont rois, bien sûr, mais c’est sans compter avec la présence des guitares. Ses interventions sont sobres et somptueuses, autant d’arpèges, d’une délicatesse infinie, qui jalonnent ce Neither Use Nor Ornament , mellotron à l’appui. Luxe, excitation, calme, espièglerie et beauté…

Les accents RIO ou Krautrock ne manquent pas, le premier passage du morceau d’ouverture (le deuxième morceau encore plus !) ne laissant planer aucun doute, annonçant d’emblée qu’on va entrer sur des terres un peu différentes, et un peu folles ! L’étrangeté flotte donc, assurément, en pointillé, au milieu des ambiances régulièrement mélodieuses. La section rythmique est un atout incontestable, l’électro proposant mille interventions, petits breaks , sonorités farfelues, samples couplés à une batterie traditionnelle, dont on finit par ne plus discerner la vraie du faux ! Les soli ne sont pas légion (noguitar hero, ni Emerson Wakeman !) car le propos est vraiment concentré sur les compositions. Parfois un saxophone se pointe, à droite à gauche, enfonçant le clou du jazz, voire jazz rock. La voix du sieur Gosling est nonchalante, précieuse, sensuelle, retenue, évoquant davantage un Thom Yorke qu’un Pete Gab, souvent doublée à l’unisson, parfois en chœurs, ou alternant avec une voix féminine de la même qualité. On songe du coup aux vocaux de Knifeworld, le groupe mené par Kavus Torabi.

Les arrangements sont absolument renversants d’inventivité, au diapason d’une mise en son très réjouissante (écoutez au casque !), contribuant pleinement à l’originalité de cet univers pas si exigeant qu’il n’y paraît. On pensera régulièrement à Air, en plus joyeux et sous acide, à Archive dernière mouture, tout autant qu’à Yes finalement, pour une sorte de symphonisme mécanique, et pop ! Mine de rien, à lui tout seul (et tous les invités qui ont dit oui) ce Gosling abolit les vraies frontières, et pose les jalons d’un prog résolument moderne. Il n’est sans doute pas le seul, mais quand-même ! Du new prog qui nous parlerait d’aujourd’hui ! Enfin !

Nul ne pourra prédire là où Regal Worm vous conduira. Il le fera tant et si bien, que ce voyage en apparaîtra inépuisable. Alors vivement la suite, bravo pour lui, et pour ce salutaire esprit d’aventure ! Indispensable (si l’on vit en 2015 !…)