Steven Wilson - Grace For Drowning

20/09/2011

Par Renaud Besse Bourdier

Label: Kscope

Site: www.swhq.co.uk

« Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit ou comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. »

Ces vers de Charles Baudelaire, tirés du poème Correspondances, résument à eux seul la puissance de Grace For Drowning. Pour sa première sortie en solo depuis 2008, Steven Wilson n’a pas fait les choses à moitié et livre un double album, soit une heure et demi de musique folle, sans limites, et incontestablement marquante.

Tout est dans le titre. Grace For Drowning est un voyage musical synesthésique, dont le spectre s’étend autour d’une dualité affirmée ; l’atmosphère générale penche tantôt vers le sombre et le glauque (« Sectarian »), tantôt vers la douce mélancolie et la joie légère (« Deform To Form A Star »), et Wilson semble s’amuser à brouiller les pistes, mélanger les opposés (la superbe « Track One »), égarer le navire en somme.

Pourtant, la patte de l’Anglais est bien là ; les mots abracadabrants, les nappes enveloppantes, les envolées lyriques et déchaînements infernaux, la basse très présente, tout y est. La ballade « Like Dust I Have Cleared from My Eyes » et l’inquiétante « Index », très classiques tout en étant très efficaces, sont d’ailleurs là pour nous le rappeler. Mais cette fois, quelque chose a changé. Les guitares électriques s’effacent, au profit d’une mise en avant de claviers polymorphes et multilingues. Les fans de Jordan Rudess devraient d’ailleurs jeter une oreille à cet album, histoire de l’entendre sur un vrai piano : on est très loin des sons ignobles qu’il utilise avec Dream Theater, et ça fait quand même beaucoup de bien.

Il faut ajouter à ça une présence jazzy ahurissante de Theo Travis au saxophone et à la flûte, notamment sur l’entêtante « Remainder The Black Dog » et sur l’incompréhensible délire « Raider II », trip psychédélique qui renoue avec les premières productions de Wilson (On The Sunday Of Life) tout en lorgnant vers le métal et le prog jazz crimsonien. Le leader de Porcupine Tree n’hésite pas à jouer le grand jeu des masques et différencier les approches, allant même jusqu’à intégrer deux morceaux (« Raider Prelude » et « Belle de Jour ») qui ne feraient pas tache dans la bande-son d’un David Lynch.

Le voyage n’est pas simple, et il faudra certainement plusieurs écoutes avant d’apprécier toutes les subtilités qui font la richesse de cet album. Au fil des écoutes, l’incohérence et le mélange improbable des genres disparaissent, la danse gracile des dualités inconciliables finit par faire sens, et la musique éclot en un feu d’artifices. Steven Wilson a réussi à produire une œuvre si complète qu’elle en est presque matérielle ; de l’art plastique.