Totem> - Solar Forge

18/07/2008

Par Jérémy Bernadou

Label: ESP-Disk'/ Orkhestra

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Lorsque trois musiciens réputés de la scène avant-gardiste new-yorkaise décident de faire quelque chose en commun, le résultat se doit d’être à leur image : aussi recherché que torturé… Et il l’est, assurément ! De plus, une fois n’est pas coutume, l’idée qui se cache derrière ce projet a été savamment pesée, et a certainement dû être le résultat de nombreuses heures de mise au point. Il peut sembler difficile à l’heure actuelle d’apporter quelque chose de nouveau avec une instrumentation de « power trio » (contre)basse/batterie/guitare électrique, même si l’on se restreint au niveau du rock expérimental, du free jazz ou de la noise. C’est pour cela qu’au lieu de mettre en avant un instrument soliste (la guitare électrique en l’occurrence) soutenu sur le plan rythmique et harmonique par les deux autres, Totem> tend plutôt vers une fusion des sonorités. Bref, une « collaboration verticale » entre les instrumentistes, afin d’éviter les rôles préétablis ou l’enfermement dans un espace sonore propre à chaque instrument. C’est aussi une façon de s’éloigner de toutes les expérimentations qui ont été faites dans le milieu, qualifiant non sans quelque suffisance cette discipline de « New Timbralism ».

Et dans la pratique, les quatre longues plages de Solar Forge sont fidèles à cette approche, tant et si bien que l’on a parfois du mal à différencier les instruments, avec des rôles en permanence remis en question, sortis de leur contexte d’origine. La guitare de Bruce Eisenbeil est constamment triturée, avec un jeu usant et abusant des cordes étouffées à la manière d’un Derek Bailey. Les titres consistent donc principalement en une mise en relief d’effets, non sans cohérence, le résultat étant doté d’une esthétique assez attirante, avec de nombreux contrastes. Il est toujours intéressant d’observer la largeur de la palette sonore de ces trois instrumentistes, qui font preuve d’une certaine inventivité pour faire évoluer les climats sonores (« Austenized »). Le travail a surtout été effectué au niveau des timbres et du rôle de chacun, plutôt qu’au façonnement de structures et à la recherche de thèmes donnant une certaine identité aux morceaux.

L’évolution du son est visible sur tous les plans au fil des minutes, comme l’aspect bouillonnant provoqué par l’éloignement de la batterie sur « Blooming Ore ». Même si ces instants ont tendance à traîner quelque peu en longueur, ils prouvent la capacité du trio à arpenter des terrains abrupts tout en variant les atmosphères. La partie centrale grouillante de « Hephaestus’Wrat » illustre bien la personnalité de la formation : sa guitare obstinée, sa contrebasse galopant autour d’intervalles incongrus et sa batterie polymorphe montrent la grande maturité des musiciens. L’abstraction est de mise, et malheureusement l’ensemble est plutôt aride. Mais comment faire autrement, lorsque l’on adopte un langage aussi éloigné des canons du jazz ou du rock ? Bien que l’homogénéité de l’ensemble soit le but recherché, cette esthétique n’est pas facilement abordable du côté de l’auditeur. Ceci dit, un grand effort est fourni de la part du trio pour faire passer ce message, et c’est cette conviction qui marque le plus.