Soft Machine - Third

12/04/2005

Par Pierre Graffin

Label: CBS

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Il semble y avoir une sorte de consensus autour de ce troisième album de Soft Machine : tout le monde, fans invétérés compris, s’accorde à penser qu’il s’agit là d’une sorte d’aboutissement. Si les deux premiers disques alternaient titres concis et improvisations très empreintes de jazz, Third pousse la recherche sonore à son paroxysme et l’expérimentation musicale dans ses derniers retranchements.

Alors que les précédentes livraisons du groupe ne dépassaient pas les quarante minutes, voici un monument qui s’étire sur plus d’une heure et quart, divisé en quatre morceaux de durée sensiblement égale. Ces titres composaient chacun l’une des faces d’un double vinyle, compilé aujourd’hui sur un seul CD. Soyons réalistes cependant : la discographie de Soft Machine est exigeante pour certains, prétentieuse pour d’autres, et Third ne fait pas exception à la règle, surtout si l’on se contente d’une écoute distraite. Il faut patience et attention pour pénétrer cet univers particulier, à la fois hypnotique et transcendantal.

Le premier titre, « Facelift », enregistré au cours des concerts des 4 et 11 janvier 1970 à Birmingham, est peut être le plus difficile d’accès, d’autant que les conditions d’enregistrement étaient manifestement précaires. Des cuivres très « crimsoniens » sont précédés par une longue suite d’élucubrations électroniques et autres trucages sonores – bandes magnétiques passées à l’envers notamment – qui rebuteront les tympans même les plus aguerris ! Typiquement progressive, cette pièce aboutit néanmoins à un point culminant marqué par une partie très mélodique au saxophone, menée puis malmenée par la batterie de Robert Wyatt. La section rythmique devient littéralement volcanique sur la deuxième partie du titre, et sera finalement atténuée par un solo de flûte extravaguant. On pense alors irrésistiblement à « A Saucerful Of Secrets » de Pink Floyd dont la construction est assez proche.

Introduit par un solo de basse de Hugh Hopper du plus bel effet, « Slightly All The Time » renoue avec des influences purement jazz et paraît en comparaison presque conventionnel ! Ce titre montre un Wyatt au meilleur de sa forme, développant l’un des plus impressionnants jeux de charleston de l’histoire du rock progressif. Il laisse d’ailleurs entrevoir une toute petite partie de son immense talent sur « Moon In June » (le seul titre chanté) composé et presque uniquement interprété par lui seul. Ses compères ne jugeront en effet pas utile de s’atteler à la tâche de ce morceau qui s’avère être pourtant un point culminant de l’album, beaucoup plus structuré dans son élaboration et dont l’interprétation est sans faille.
Les limites du groupe apparaissent finalement sur « Out-Bloody-Rageous », qui tâtonne littéralement pendant presque cinq minutes avant de poursuivre avec une pièce plutôt banale, rappelant le Transit Authority de Chicago. Assez anachronique par rapport à la première partie du disque (et du titre !), elle s’achève sur une curieuse partie piano / cuivres. Le final est d’ailleurs assez conventionnel, convenu et inutile. Lassé par ces expériences complexes, Wyatt quittera alors la planète Soft Machine qu’il laissera dépérir au profit d’expériences beaucoup plus passionnantes, au sein de Matching Mole certes, mais surtout en solo.

Third entre inévitablement dans la discothèque idéale du fan de progressif. Cet album révolutionnaire, étape incontournable de l’épopée musicale des années soixante-dix, demeure aussi génial pour certains qu’il est indigeste pour d’autres…