Far Corner - Far Corner

05/01/2005

Par Aleksandr Lézy

Label: Cuneiform Records / Orkhestra

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Far Corner est le premier album de… Far Corner. A priori, rien ne laisse penser que s’y trouverait un musicien déjà croisé ailleurs. Pourtant, en jetant un oeil au nom des membres de cette formation quelque peu originale en terme d’instrumentation, apparaît celui de William Kopecky, ce fameux bassiste réputé pour son jeu fretless et ses apparitions discographiques. Il figure en effet sur pas moins de quatre albums déjà sortis sous divers labels tels que Mellow ou Cyclops Records, une intervention sur le Live in Iceland du Par Lindh Project et, cerise sur le gâteau, le sieur est proche de Michael Angelo Batio, le joueur de guitares à quatre manches. A la lecture d’un tel cursus et avant même de placer le disque dans la platine, on pense pouvoir s’attendre à quelque chose de vraiment intéressant. A raison ?

Rentrer dans le monde de Far Corner pourrait être vue comme une sorte de thérapie : vous en avez assez du rock basique et marre de la grande musique un peu pompeuse, chroniquement ennuyeuse ? Vous avez besoin de vous libérer des préceptes qui vous encombrent et vous empêchent d’évoluer ? Alors il est fortement conseillé de laisser jouer en boucle ce premier album.

Far Corner ne provoquera pas de crises de sommeil aigues. Ce quartette de rock de chambre développe son énergie par des choix judicieux de contrastes sonores entre les intruments. Basse électrique (frettée ou non), grand piano, orgue Hammond et synthétiseurs, violoncelle acoustique, électrique, batterie et percussions abreuvent de mélodies riches, de frottements de cordes dissonants, de phrasés improvisés toujours très maîtrisés, de qualités architecturales prononcées bref : de figures rythmiques complexes rendues lisibles par la coordination des timbres et des couleurs.
Proche d’Univers Zero dans le rendu général des ambiances assez froides et sombres, de Present par moments dans l’importance donnée au jeu de basse, de King Crimson dans les intentions de titiller l’ouie par des dissonnances habilement habillées, d’ELP dans le pouvoir pianistique accordé à l’ampleur des mélodies consacrées, et même de Miss Goulash dans le coté plus remuant et cadencé, Far Corner s’impose comme un groupe de premier ordre.

Cela n’est pas tout : si l’originalité de sa création constitue l’un des points forts de cette formation, ses efforts n’ont pas été uniquement centrés sur la composition. La mise en lumière de chacun des instruments utilisés offre clarté et précision à l’effectif sonore (NdA : « ensemble des sons produits par l’ensemble des intruments »). La production est intelligente, fine, nette et précise, mettant en valeur toutes les micro aspirations de chacun (NdA : « les micro aspirations correspondent à ce que chaque musicien tente de faire dire à son instrument. La musique étant un langage, chaque musicien s’exprime d’une certaine façon. La texture d’un même instrument joué par deux personnes différentes entraîne des variations »).
De plus, quelques intrusions dans le monde obscur de la musique contemporaine ou de film renforcent le côté imposant et subversif du genre, et pourtant quel constat : tout reste abordable ! Dans quel style se retrouve-t-on alors ? L’émergence d’une telle question attire immanquablement la réponse suivante : leur travail de recherche a porté ses fruits…

Ces musiciens confirmés ont réellement quelque chose à apporter. Une seule écoute pourrait bien faire pencher l’auditeur réticent, dans une sorte de remise en question constructive.