Jethro Tull - Thick as a Brick

01/10/2002

Par Pierre Graffin

Label: Chrysalis

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Jethro Tull est un cas à part dans l’histoire de la musique contemporaine. C’est en effet le premier groupe à avoir pleinement réussi le mélange de genres aussi différents que le hard rock, le blues, le folk, le jazz et même le classique ! C’est aussi le premier groupe britannique de rock progressif à obtenir une reconnaissance massive outre Atlantique, supérieure d’ailleurs à celle qu’il reçoit dans son pays d’origine. Si leur précédent disque, le célèbre Aqualung, fut même classé septième des ventes en 1971, Thick As A Brick, leur quatrième album, atteindra directement la première place dès sa sortie en avril 1972. Une gageure quand on sait que ce disque est, dans la carrière du groupe, le plus influencé par la vague progressive sévissant alors et beaucoup plus difficile d’accès que ses aînés.

En effet, Jethro Tull, mené par le charismatique Ian Anderson et sa légendaire flûte traversière rompt ici avec une tradition plus « directe » pour titiller les maîtres du genre que sont King Crimson ou Soft Machine (Close To The Edge de Yes ne sortira que six mois plus tard) avec un album composé d’un seul titre, divisé en deux parties seulement. Ces deux pièces monumentales d’une vingtaine de minutes chacune sont résolument épiques et leurs textes écrits par le chanteur/compositeur traitent notamment de longues chevauchées et de sanglantes batailles médiévales, vues par une sorte de bouffon qui, bien que n’étant « pas très futé » (traduction littéraire de « thick as a brick »), observe le tout avec beaucoup de cynisme teinté d’un certain réalisme. On découvre que cette société féodale, telle qu’elle est dépeinte au travers des yeux de ce bouffon, n’est finalement pas si lointaine de la nôtre…
Malgré leur longueur, ces deux parties sont d’une grande richesse musicale, incroyablement distrayantes, drôles et variées. S’y enchaînent les interventions de Ian Anderson à la flûte, marque de fabrique du groupe, celles de la guitare ébouriffante de Martin Barre ou encore des parties orchestrales qui s’intègrent d’une manière surprenante dans l’ensemble. Le refrain initial réapparaît sporadiquement à plusieurs reprises, dans la plus pure tradition progressive, et les constructions à tiroirs de l’ensemble en font incontestablement l’un des ambassadeurs du genre.
Représentant la couverture du journal local d’une bourgade anglaise et composée de plusieurs pages co-rédigées dans un esprit très Monty Pythons, la pochette du disque est à la fois surréaliste, bigarrée et totalement décalée. Le contenant est d’ailleurs complètement à l’image du contenu !

Si l’ensemble peut paraître un peu suranné aujourd’hui, il faut reconnaître à cet album son extraordinaire originalité à l’époque et le fait qu’il réussissait l’exploit d’être à la fois long et complexe sans jamais devenir rébarbatif grâce, par exemple, à la richesse de ses mélodies et de ses arrangements. La production de Terry Ellis est surprenante d’efficacité, même plus de trente ans après. Elle met parfaitement en valeur chacun des nombreux instruments présents sur ce disque et ne laisse à aucun moment ce bouillonnement instrumental devenir la cacophonie qu’il aurait aisément pu être.