Hellfest

03/08/2017

- Clisson

Par Florent Canepa

Photos: Fabrice Canepa

Site du groupe : http://www.hellfest.fr

Il n’est même plus besoin de présenter l’orgie métal française, paradoxalement paradis de toutes les femmes, hommes et même enfants vêtus de noir. 180 000 personnes, 350 000 litres de bière et une pléthore de groupes répartis sur cinq scènes distinctes et offrant un hétéroclisme finalement inhérent au genre.

Depuis quelques années maintenant, les fans de musiques progressives savent qu’ils trouveront leur eucharistie au sein de la Valley, initialement refuge du sludge et stoner mais en réalité bien plus que cela. Ce qui marque cette édition c’est d’ailleurs la présence de plus en plus notable de musiques hybrides qui rendent le festival très légitime dans nos colonnes. Certains groupes ont certes une affiliation marquée avec telle catégorie métal mais les frontières se brouillent … et en réalité ont souvent été poreuses quand il s’agit de complexité sonore. Prenons le cas Coroner. Le trio suisse offre tellement de technique au sein de son thrash metal qu’il semble peu probable de se consacrer à une pure séance de headbanging et l’écoute assidue devient reine. Particulièrement puissante, la bande zurichoise fait parfois croire avec brio que Slayer fait du jazz.

Au rang des nouveaux couteaux du métal progressif, le festival frappe fort dès le premier jour. Textures dispute le début d’après-midi – ou le soleil se veut déjà carnassier – à Animals as Leaders. Très acclamé sur album, le groupe instrumental américain perd de son efficacité sur scène. Le show est statique (peut-on parler de show ?) et la redécouverte des titres un peu moins confortable que dans l’intimité de son salon ou son casque audio. Les Hollandais de Textures, en revanche, en mode diesel, donnent de plus en plus d’épaisseur à leurs apparitions scéniques, notamment grâce au charisme du chanteur Daniël. Il serait difficile de passer sous silence les héros du FM progressif Queensryche, tant la vigueur de l’ensemble fait oublier les errements de la version Geoff Tate. Il faut dire que Todd La Torre réussit haut la main à mimer les envolées de l’époque. Trop court mais vraiment trop bon, notamment le classique et vitaminé « Empire ».

Toujours de la partie, le très fun et décomplexé Devin Townsend alias heavy devy, est un habitué du festival. Le Canadien présente beaucoup de pièces de son dernier album, le tout avec une assise et un son sans faille. On voudrait certes un peu plus de mobilité mais le charisme vocal, entre growl rageur et séquences quasi gospel, fait le travail. Un peu plus tard, place aux aînés ! Deep Purple, le hammond rugissant et la guitare bagarreuse, offre un set absolument enchanteur. On savait que leur dernier album était loin de les ringardiser, on a la preuve sur scène que l’envie et la maestria sont intactes. Une mention spéciale à Steve Morse, guitar hero rescapé d’un temps ancien mais assumé fait de cheveux ventilés au moment des soli, et Don Airey qui nous gratifie d’une pause instrumentale aux claviers proprement bluffante. Certes, Ian Gillian est un peu mou et pourrait arranger son look, mais la légende est bien vivace. Rob Zombie offrira plus tard un vrai show, jouant un peu la carte du Alice Cooper des années 90 mais le professionnalisme est là. On s’endormira, rêveur, avec les affres psyché de Monster Magnet (sympa) et Electric Wizard (vraiment bien).

Deuxième jour, l’herbe des champs n’est depuis longtemps qu’un souvenir et la poussière commence sa domination sur un site remué par pogos, circle pits et autres wall of death (il y a eu du métal viking la veille !). La température grimpe elle aussi mais la bonne humeur est toujours au rendez-vous. Après du doom-mou francais (Monolithe) ou du rock british (Slydigs), c’est Monkey3 qui vient ouvrir le bal d’une musique plus progressiste et qui brasse allègrement stoner et psychédélique dans une formule réussie entre zen et puissance. Un des grands succès de la journée. Igorrr, à l’heure du déjeuner, c’est un peu comme danser du ska dans une église : on donne dans le spécial. Le projet promeut l’histoire de la belle et la bête sur scène, entre chant féminin lyrique et chant masculin black. Le résultat est une électro mitigée, sans doute car l’impulsion métal est uniquement apportée par le Dj’ing et la guitare manque (à l’inverse d’un groupe comme The Algorithm ou même leurs cousins de Pryapisme). Après s’être régalé avec les bons vieux Californiens de Ugly Kid Joe (mention spéciale pour un come-back réussi), il est temps de retrouver un enchaînement glam que nous ne mentionnerons ici que pour la saveur visuelle qu’il procure. Timidement avec les nordiques de Pretty Maids, puis de façon humoristique avec Steel Panther qui, comme à son habitude, finit sur scène avec un quart du public féminin complètement déchaîné et parfois dénudé. Unique !

Mars Red Sky défend les couleurs du psychédélique francais de belle manière mais c’est Chelsea Wolfe qui provoquera un autre coup de cœur du festival sur la scène de la Valley. Comme un Cocteau Twins stoner, l’ambiance et les compositions captivent l’auditeur et transforment le gothique en bijou. Tel un personnage évadé d’un film de Tim Burton, la chanteuse américaine conquit la fosse. La journée est loin d’être finie car ce sont deux performances splendides qui se succèdent. Alcest, tout d’abord, mû par la timidité touchante de Stéphane Paut, distillant un atmosphérique divin qui, malgré son côté éthéré, ne fait jamais sombrer son public dans la somnolence. Autre ambiance, autre succès : Pain of Salvation. Si l’histoire du groupe est plus compliquée qu’un épisode de Dallas, la bande à Daniel, intégrant à nouveau l’historique Johan Hallgren, se paye le luxe d’offrir une setlist enthousiaste et démontre par la même occasion son vrai retour via un album et des compositions sensationnelles. L’auteur de ces lignes n’a d’ailleurs pas pu s’empêcher, dès le lendemain, de féliciter la joyeuse troupe, visiblement heureuse de continuer à traîner dans les parages. Une mention aussi au frenchie Leo Margarit, qui développe un très beau jeu de batterie plus personnel et parvient à faire oublier le panache de Johan Langell.

Primus offre une virgule sympathique au son phénoménal et permet de dynamiser une scène réservée jusqu’ici aux volutes de la mélancolie. Pour clore la nuit, c’est Opeth qui s’offre sur la scène de l’Altar. Si le leader du groupe Mikael Åkerfeldt est plus avare en blagues qu’à l’accoutumée, il réussit le pari de convertir à son nouveau style en live. Les pièces saillantes de Sorceress font très bonne figure et l’ensemble entre sons gras et envolées psyché réussit à créer une sorte d’ambiance mystique qui fait que la scène de l’autel n’a peut-être jamais aussi bien porté son nom. La deuxième et dense journée offrira un Kreator surpuissant à ceux qui veulent bien l’entendre et nous fait dire que ce sont bien eux les plus grands maîtres des big four allemands mais aussi Deafheaven, black-prog sombre et violent dont la prestation scénique tardive est à marquer d’une pierre noire.

Dernière journée d’un festival qui nous aura déjà offert l’apothéose le jour d’avant. Le dimanche, jour du seigneur dans les enfers, sera donc une journée de butinage et placée (globalement) sous le signe du crossover. Northlane est sympathique sans plus, Emptiness offre suffisamment d’expérimental dans son black et Vodun intrigue (mais ne convainc pas totalement) avec son stoner mâtiné de soul grâce à Oya, Aretha Franklin métal. On adore revoir les très heavy Prong sur la Main Stage (un autre sympathique revenant) , malgré un début mollasson. Une faille de taille, celle de Crippled Black Phoenix. On attendait beaucoup de cette équipe pléthorique et psychédélique mais le son très moyen, la sélection de titres peu entrainants et la langueur qui se dégage de l’ensemble nous plonge bientôt dans une profonde narcolepsie. La foule s’assoie peu à peu puis s’ennuie. Beaucoup de bruit pour rien… Beyond Creation, death complexe plutôt bien fichu, est un autre symbole de ces groupes qui sont à la limite de notre scope chez Chromatique mais offrent en tout cas une technicité bienvenue dans un genre parfois convenu. Les Italiens de Ufomammut proposent sans doute le concert de stoner le plus réussi du festival ! Côté stoner encore, place à une légende – Pentagram, qui réussit son passage au Hellfest, contrairement aux ennuyeux St Vitus, il y a quelques années, prouvant par la même occasion que la cohorte de groupes se disputant la Valley ne serait sans doute rien sans eux.

Le monstre sacré du jour c’est, bien sûr, Blue Oyster Cult, groupe carrefour qui malgré son aspect hard-rock a toujours mis un point d’honneur à insuffler quelque chose de progressif, voire carrément extraterrestre dans des compositions traditionnelles. Le plus bel exemple est sans doute ce pont électrique improbable au sein du mid-tempo culte « Don’t fear the reaper ». Le show lui-même est plutôt bon (on a vu mieux) et on s’étonne toujours de la vivacité et du naturel avec lequel Eric Bloom délivre des parties de guitare absolument exquises. La fin de journée et la soirée donneront quelques moments de vrai bonheur, un peu en dehors de la sphère progressive, que ce soit via Prophets of rage ou l’on compte trois à quatre mosh pits se délectant des bons vieux titres de Rage Against The Machine ou même Public Enemy et Cypress Hill, dont chaque membre représente l’histoire. On regarde aussi les désormais très accessibles Clutch, un concert durant lequel un grand barbu nous dit quand même (sans jugement) que c’est du « stoner pour minettes ». Il a sans doute pu se rattraper plus tard avec le space-rock de Hawkwind, sympathique, vieillot mais toujours brûlant auquel on préfèrera les fantastiques Coroner sur le même créneau horaire.

Les derniers décibels de brutalités s’abattent sur le site avec les vus et revus mais toujours bien bourrus Slayer ou Dillinger Escape Plan qui clôt le bal du diable avec son mathcore à faire headbanger de travers. Il y en a eu pour tout le monde lors de cette kermesse improbable, toujours parfaitement organisée et d’hellicieuse.