Hugues Mayot

13/11/2016

CEAAC - Strasbourg

Par Jean-Philippe Haas

Photos: Simon Woolf

Site du groupe : http://huguesmayot.wix.com/hugues

C’est reparti pour une trente et unième édition de Jazzdor, et lorsqu’on est à la recherche d’artistes atypiques et innovants, on sait qu’on trouvera au festival de jazz de Strasbourg de quoi se dorloter les tympans et l’esprit en prime. Le quartette emmené ce 11 novembre par Hugues Mayot au Centre Européen d’Actions Artistiques Contemporaines opère sans conteste dans la catégorie des musiques ambitieuses. Chez Chromatique, on connaît essentiellement le saxophoniste alsacien pour sa participation au collectif Radiation10, auteur de deux albums dont le fascinant Bossa Super Nova. Mais le CV de Mayot est bien plus étoffé et on peut y trouver, entre autres choses, des collaborations avec Marc Ducret et Sylvaine Hélary. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’avec ce qu’on a pu entendre de son nouveau projet intitulé What if ?, le disque en préparation risque de faire parler de lui et sera sans aucun doute un jalon important dans son parcours personnel.

Devant un public de tous âges, Mayot a réuni autour de lui une fine équipe plutôt hétéroclite, tous trois de jeunes musiciens déjà expérimentés, idéalement choisis pour interpréter ses compositions un brin avant-gardistes : le bassiste Joachim Florent, membre lui aussi du projet Radiation10, le claviériste belge Jozef Dumoulin, et le batteur Franck Vaillant, qui officie notamment derrière les fûts du très remarqué Wax’In.
Si l’extraversion n’est pas le terme le mieux choisi pour décrire Dumoulin, son Fender Rhodes est un élément indispensable à l’atmosphère particulière qui se dégage des différentes compositions. Bardé de boîtiers d’effets, le clavier produit des sons torturés et des textures aériennes qui s’insèrent et/ou survolent des titres très contrastés, parfois atmosphériques mais savamment rythmés la plupart du temps. A l’image de batteurs-percussionnistes modernes comme Sylvain Darrifourcq ou Cyril Bondi qui utilisent toutes les ressources à leur disposition pour créer de nouveaux sons, Franck Vaillant fait feu de tout bois et détourne les objets les plus anodins – gamelle en métal, cintre transformé en archet, talkie-walkie, cliché radiographique… – frappant tout ce qui lui passe sous la main, maltraitant les membranes, faisant crisser ses cymbales. Difficile à suivre à parfois, il ne déraille pourtant jamais et retombe sur ses pieds au moment opportun.
Mais plus que Vaillant, c’est bien la basse de Joachim Florent qui tisse le fil conducteur et la cohésion de l’ensemble. Insensible aux digressions du batteur qui s’en donne à cœur joie, la Rickenbaker à quatre cordes crée les boucles sur lesquelles, mine de rien, s’appuient les trois autres musiciens, s’autorisant à peine quelques écarts. Hugues Mayot, quant à lui, est loin de squatter le devant de la scène, procédant par petites touches, par motifs récurrents, se permettant quelquefois des solos plus développés. Le saxophone se montre à la fois suave, gémissant, virevoltant, repoussant même en dernier recours ses propres limites. Les thèmes vont et viennent, se noient un instant pour refaire surface au milieu de structures qui offrent de nombreuses possibilités d’improvisation, ce dont ne se privent pas les musiciens. Une rythmique qui groove peut ainsi suivre un moment de liberté totale encadrée de loin par l’un des quatre. Des séquences spectaculaires et explosives laissent place à des passages plus étirés ; des instants tendus, voire saccadés succèdent à des plages contemplatives.
What if ? est prenant et demande beaucoup au spectateur, ballotté au gré de climats très différents. Même s’il a peut-être été pris par surprise, le public n’en a pas tenu rigueur au groupe puisque des applaudissements nourris lui ont permis de prolonger le concert par un conséquent rappel. Quatre titres fort prometteurs sont pour le moment disponibles sur le Souncloud de Hugues Mayot. Inutile de préciser qu’on attend le reste avec une impatience grandissante.