The Pneumatic Transit - Concerto For Double Moon

09/02/2016

Par Thierry de Haro

Label: Autoproduction

Site: http://www.thepneumatictransit.com/

Lorsqu’en septembre 2012, Jeff Zampillo quitte Exotic Animal Petting Zoo, groupe de metal expérimental de Chicago pour le moins … énergique, il clame haut et fort qu’il veut désormais être en accord avec lui-même en jouant de la musique improvisée, qui lui permettra d’interagir spontanément avec ses musiciens. Et annonce dans la foulée l’enregistrement d’un album avec son nouveau groupe intitulé The Pneumatic Transit (nom inspiré par le premier métro souterrain new-yorkais, reposant sur un système inédit de propulsion pneumatique).
A l’image de ce moyen de transport révolutionnaire, la musique de Zampillo va allier innovation et prospection vers de nouveaux territoires sonores. Pour la mettre en œuvre, il s’est adjoint deux joueurs de cordes du Chicago Symphony Orchestra, quelques improvisateurs qu’il qualifie de “très talentueux” et surtout Mike Mirro, le batteur originel d’Umphrey’s McGee (jam band américain qui, dans la tradition de ses glorieux aînés de Phish, n’hésite pas à s’engouffrer dans de longues et jouissives improvisations instrumentales).

Le bel optimisme de Zampillo est pourtant mis à mal par les nombreuses difficultés qu’il rencontre au cours de l’enregistrement. Jusqu’au drame. Mike Mirro meurt de façon soudaine et tragique en Janvier 2014. Il faudra attendre plus d’un an et demi pour voir enfin sortir Concerto For Double Moon, un projet surprenant, sorte de jazz-fusion aux relents hypnotiques où le violoncelle – instrument présent dans la musique classique plutôt que dans le jazz – vient converser sans complexe avec un Fender Rhodes surexcité, donnant à l’ensemble des couleurs pastel surexposées, particulièrement novatrices et jubilatoires.

Tout commence de manière chaotique avec « Colloquium », fulgurance musicale entamée par un bruit blanc sur lequel vient se coller un conglomérat d’instruments, dirigés de souffle de maître par le saxophone de Carl Coan. L’arrêt est aussi brutal que l’apparition – laissant la place au bout de quelques secondes aux premiers riffs tranchants de Jeff Zampillo sur « Icarian Games ». Puis les premiers signes d’apaisement naissent, évoquant le John McLaughlin des seventies, avant de dériver vers un dialogue instrumental semblable aux joutes musicales enflammées que se livraient Chick Corea et Al Di Meola au sein de Return To Forever. A nouveau un petit tour du côté du Mahavishnu Orchestra et le plus long titre de l’album peut tranquillement se laisser porter vers la suite d’une œuvre où le violoncelle va progressivement rentrer dans la cour des Grands.
Timidement en fin de troisième titre, « Apparition of Rosalyn », où claviers et guitare s’entremêlent en des élocutions vertigineuses avant de laisser place aux cordes vibrantes et lascives de Zampillo, rappelant les voyages dans lesquels le maître Fripp et son roi cramoisi nous embarquaient jadis.
Puis de façon plus marquée sur « Benzedrine Cloud Burst », pièce de trois minutes où violoncelle et Rhodes donnent à l’ensemble une tournure ’hiver au coin du feu’.

L’un des sommets de l’album reste néanmoins « An Atlas Of Oceanic Coves » : concentré d’ambiances sombres et ciselées par l’archet de Michael Ferraro. Puis transgressions vers la lumière, d’abord grâce aux boucles d’un Rhodes se répondant en écho à lui-même, puis par les effets d’une six cordes rappelant à nouveau le King Crimson de Discipline. Nous ne sommes cependant pas au bout de nos surprises, car un autre sommet apparaît, encore un peu plus haut : il a pour nom « Enochian Dyskinesia » et enchaîne rythmes groove, synthés atmosphériques à la Happy The Man dans une première partie particulièrement planante – puis exercice de vitesse entre guitare et saxophone – structures Bitches Brew du grand Miles ou plus loin encore, musique de chambre plus confidentielle. Ce morceau est d’une profonde richesse et nous propose une palette de sensations aussi diversifiées qu’intenses et régénératrices d’une plénitude intérieure. Jusqu’à la fin, l’auditeur est baigné dans une ambiance parfois intimiste, comme sur « Sparrow Sparrow », pièce écrite pour six violoncelles, ou parfois virevoltante : « Lioness » en est la preuve, chaque instrument – saxophone en tête – impulsant une dynamique entre jazz et jazz-fusion.

Nous vivons là une expérience incroyable, qui nous secoue, nous intrigue et nous apporte une certaine forme de dépendance : à peine l’expédition terminée, l’envie de recommencer ce voyage souterrain surgit à nouveau. Il s’agit sans doute de l’une des écoutes les plus originales et les plus captivantes de ces derniers mois, à conseiller vivement à ceux qui cherchent à donner d’autres perspectives aux musiques qu’ils apprécient.