Gens De La Lune - Epitaphe

11/08/2014

Par Jean-Philippe Haas

Label: Autoproduction

Site: www.gensdelalune.fr

La famille Décamps est en ébullition ces temps-ci. Alors qu’Ange, la bande à Christian (et à son fils Tristan) a revisité Emile Jacotey et organisé des festivités autour de cet événement, celle de Francis, les Gens de la Lune, sort en grande pompe un double album en hommage au poète maudit Léon Deubel. Les uns comme les autres n’ont pas fait les choses à moitié, et ces deux disques portent en eux la promesse de procurer de grands moments d’émotion à ceux qui les écouteront.

Deubel a vécu pauvrement et s’est suicidé à 34 ans en brûlant tous ses manuscrits. Il n’en fallait pas davantage pour inspirer à Francis Décamps un disque retraçant l’histoire tragique de ce Franc-Comtois hors du commun, méconnu et incompris. S’inspirant d’une vie marquée par de nombreuses périodes grises et de rares instants de bonheur, l’ex Ange a écrit, mêlés à ceux du poète, des textes ambitieux sur lesquels il a posé tout son savoir-faire musical.

Pendant une heure trente, c’est donc un déluge de claviers, bien entendu, avec force orchestrations luxuriantes et passages symphoniques, mais aussi des guitares mélodiques, voire heavy, au gré des événements et atmosphères narrées par les Gens de la Lune dont Jean-Philippe Suzan est le principal porte-parole. Voix du poète disparu, il contribue aussi, au travers des vers qu’il récite, à remettre en lumière des textes tombés dans l’oubli. Si les paroles parfois très sibyllines de Francis Décamps risquent de provoquer le découragement chez les moins hardis, les digressions fréquentes, les passages parlés ou instrumentaux, et l’absence de réelles longueurs n’offrent pas la possibilité à la lassitude de s’installer durablement au sein d’une œuvre pourtant conséquente. Et loin de connaître un creux dans l’inspiration comme il arrive souvent, Epitaphe prend encore de l’ampleur et de la crédibilité sur un second disque varié à souhait. Spleen, mélancolie, désespoir, cynisme, un peu de joie et d’espoir également, tels sont les états d’âme traduits par douze titres qui réussissent à se détacher par moments des contraintes du genre, comme « Choc d’un prélude », composition dominée par les percussions, ou le très beau « Cueillir les secrets de l’aube », seul titre dont la musique a été composée par Damien Chopard (guitares) et qui accueille de l’accordéon et quelques cordes. Les autres titres, malgré des vélléités d’émancipation moindres, affichent fièrement tout ce que le « progressif à la française » a d’attachant et d’inimitable. Point d’orgue, le final « Epitaphe » marque le passage à l’acte tragique de l’écrivain incompris et désespéré, et s’achève sur un superbe texte virtuel, assemblé à partir des vers de poètes que Deubel admirait. Les tout derniers mots seront d’ailleurs les siens, avant un final instrumental digne de « Supper’s Ready » : explosif, grandiose, à mi-chemin entre Genesis et The Moody Blues.

Dans la grande tradition du rock théâtral, cet album conceptuel contient ses moments de grandiloquence propres à toute œuvre dramatique. Une musique chargée d’emphase et des textes parfois abstrus en dérouteront peut-être quelques-uns, mais les plus persévérants seront récompensés par cet opéra rock original, blotti dans son joli coffret, mais à déguster bien sûr de préférence en concert. Dans un genre où l’exubérance superfétatoire a tendance à masquer l’absence de sincérité, Epitaphe n’est pas un simple disque de plus, mais assurément un jalon important qui assure définitivement à Gens de la Lune sa place de « grand » du prog hexagonal.