Fish - A Feast Of Consequences

20/11/2013

Par Guillaume Meyer

Label: Chocolate Frog Record Company

Site: www.fish-thecompany.com

Il serait facile, de ce côté-ci de la Manche, de poursuivre son bout de chemin sans avoir eu connaissance de A Feast Of Consequences, nouvelle œuvre magistrale tirée du cerveau de Derek William Dick, après cinq longues années d’absence discographique. Facile, car le génial Ecossais, plus connu sous le sobriquet de Fish, est surtout réputé en France auprès des amateurs de rock progressif, ainsi que des fans de Marillion, deux catégories qui ne se superposent pas nécessairement. Il ne bénéficie pas, au pays du fromage, de la même aura iconique que lui ont octroyé au Royaume-Uni ses nombreux succès populaires et sa forte crédibilité artistique. Et c’est un manque regrettable que celui-ci, car il semble malaisé de trouver une seule bonne raison de se passer de cet exceptionnel A Feast Of Consequences, tant le fantasque conteur est de retour au niveau des albums qui firent ses plus grandes heures : Clutching At Straws (avec Marillion), Vigil In A Wilderness Of Mirrors (sa première sortie solo) et le légendaire Internal Exile, mètre-étalon de sa carrière.

Il ne s’agit pas ici de se cantonner à une simple comparaison, même si elle ne serait pas complètement incongrue. En effet, si ses textes sont toujours aussi vivants et perspicaces, la musique de Fish et la production de cet album fleurent bon les nineties. La chanson-titre, « A Feast Of Consequences », mais également le magnifique « Crucifix Corner », renvoient directement l’auteur à ces quelques années où le rock intelligent d’outre-manche a brièvement bénéficié d’une belle amélioration sonore après la bouillie des années 80, et avant le reboot grunge/britpop. Deux des exemples les plus marquants de cette époque dorée sont parus en 1991 : The Soul Cages de Sting, et Internal Exile. Sur ces deux chefs d’œuvre, et donc sur A Feast Of Consequences dans une moindre mesure, deux maîtres mots semblent avoir guidé les choix de production : précision et sobriété. On aura beau chercher la petite bête, difficile de trouver la moindre faute de goût sur ce nouveau Fish, ainsi que dans ses deux glorieux prédécesseurs. Et cette précision est sans doute ce qui dessert l’ensemble, non pas en termes qualitatifs bien entendu, mais d’un point de vue progressiste. Sans aller jusqu’à dire que Fish pourrait avoir été sorti du formol très récemment après vingt années de coma (ce qui serait d’ailleurs très injuste au regard de la pertinence de certains textes), on ne peut passer à côté du fait que le grand homme semble être imperméable à toute forme de modernité musicale. Pas d’électronique, pas d’effets de production actuels, pas de « je chante faux et ma guitare est à moitié accordée c’est mon côté hipster», le tout sonne très analogique, organique, et puis on y entend de la guitare électrique saturée.

Étonnant n’est-ce pas ? Ce n’est évidemment pas un gage de qualité, mais c’est pour le moins la marque d’une façon de faire qui n’est plus de notre époque dans le domaine du rock à papa. Signe des temps peut-être, le new album NEW du Macca contient lui-même sa petite overdriven touch, mais en mode fugace. De là à préjuger d’un retour du bon son il n’y a qu’un pas que franchir serait un contresens total, déjà car NEW n’est pas vraiment synonyme de meilleur. Mais surtout parce que Fish ne revient à rien, il est ce qu’il a toujours été, à savoir un conteur, aimant les morceaux courts et secs (dont l’aspect progressif est traité avec intelligence, sobriété et sans poncif) et doté lui-même d’un sens mélodique hors du commun. Qu’il évoque la guerre (« Crucific Corner »), l’écologie (« Blind To The Beautiful ») ou les réseaux sociaux (« All Loved Up »), sa musique est à son image, variant peu au fil des années, oscillant entre rocks mid-tempo énergique et ballades éthérées. Et si ce A Feast Of Consequences ne jouit sans doute pas du même effet Mel Gibson qu’Internal Exile (dont le jouissif et patriotique morceau-titre traitait de l’indépendance écossaise), il contient tout de même ses moments de bravoure. Sans hésitation, un des grands albums de la décennie, dans sa catégorie.