Captain Squeegee - To The Bardos!

12/11/2013

Par Jean-Philippe Haas

Label: 80/20 Records

Site: www.captainsqueegee.com

En matière de musique, l’innovation vient rarement de la technologie, et quasiment jamais de la faculté d’aligner les sextolets et d’enchaîner les mesures asymétriques plus rapidement qu’il ne faut pour dire « ELP ». Non, le Neuf, c’est souvent l’art de réinventer un langage connu et commun, de mêler les couleurs. Et c’est la plupart du temps la jeunesse qui s’y colle, celle qui pourvoie la fraîcheur par l’enthousiasme, le mélange, la mixité. Il n’est plus choquant aujourd’hui de voir une trompette ou un trombone enlacer une guitare électrique saturée, de voir s’unir le jazz, la pop et le métal. Captain Squeegee fait partie de ces big band métissés, nourris d’un glorieux passé mais affranchis des contraintes à papa.

S’ils ont sérieusement mûri, ces jeunes hommes n’ont absolument rien perdu, ni de leur fantaisie, ni de leur énergie. Qu’ont-ils bien pu faire pendant les cinq années qui se sont écoulées depuis l’OVNI Nothing vs Everything? S’improviser comédiens en réalisant (et en composant la musique d’) une web-saga délirante intitulée Lucidity, par exemple. Donner des concerts et signer sur le label 80/20 qui, comme son nom l’indique, redistribue quatre-vingts pour cent des recettes aux artistes. Et composer pour leur nouvel album To The Bardos! financé avec succès par souscription. Cinq ans n’auront d’ailleurs pas été de trop pour assembler, fignoler et polir la surface de cet obus de gros calibre, d’autant que ces joyeux drilles sont sept à avoir leur mot à dire. Sept comme leurs compatriotes de Thank You Scientist avec lesquels ils entretiennent en outre quelques autres ressemblances. Car si Captain Squeegee a plus d’affinités avec la pop et le jazz que le metal et joue moins la vélocité et la fureur que ses lointains voisins du New Jersey, on retrouve dans To The Bardos!, outre les cuivres vrombissants, cette densité, cette manière de remplir l’espace sonore, de ne laisser aucun répit, d’entraîner l’auditeur jusqu’à épuisement.

Enjôleur, onctueux, le chanteur/trompettiste Danny Torgersen peut très vite changer de ton et, assisté des ses imprévisibles musiciens, dérouter celui qui pensait suivre un chemin propret et balisé. Ainsi, quand l’apparente indolence façon New Orleans de « The Factory » ou le vernis art-pop trompeur de « Cosmic Waltz » laissent déjà largement entrevoir de savantes orchestrations et un extraordinaire travail d’arrangement, le moule se craquèle beaucoup plus vite ailleurs : les prémisses radio friendly de « Dually Noted » cèdent peu à peu la place à une bacchanale instrumentale, les gros riffs sortent du bois sur le final de « My Machine » tandis que « The Farce 500 Million » échappe dès les premières secondes à tout contrôle. Il y a toujours un moment où le véhicule dérape et escamote les rambardes de sécurité. Un peu comme si Elton John, sur un coup de tête, jetait aux orties ses innombrables distinctions et invitait sur scène le Grand Orchestre du Splendid en plein milieu d’un concert. Humour, action, suspense, chaque titre de ce disque est l’épisode mené tambour battant d’une histoire dont on brûle de connaître la suite.

Vivifiant, étourdissant, To The Bardos! emprunte aux genres et modes tout ce qui peut contribuer à le rendre avenant. Et en même temps si farouchement indépendant. Tout le monde y trouvera son compte (sauf peut-être quelques vieux débris gérontocrates), car ces sept garçons ont l’art de vous faire passer une pilule que vous n’avez pas forcément envie d’avaler. Et puisqu’il n’est pas sérieusement concevable qu’un groupe comme Captain Squeegee reste ignoré en Europe (ou alors, c’est que l’Humanité a amorcé un inéluctable déclin), prêchez la bonne parole, vous qui sans l’ombre d’un doute serez conquis.