Banlieues Bleues

16/05/2012

-

Par Mathieu Carré

Photos: Marjorie Coulin

Site du groupe :

Sylvain Rifflet « Alphabet » / Francesco Bearzatti Tinissima Quartet « X (Suite for Malcolm) » (6 avril 2012), Maison du Peuple (Pierrefitte sur Seine)

C’est à la Maison du peuple de Pierrefitte-sur-Seine que le festival Banlieues Bleues continue son périple. L’audience est encore quelque peu clairsemée quand arrive toute une ribambelle d’enfants venus applaudir Sylvain Rifflet. Le saxophoniste, clarinettiste et bidouilleur s’est en effet pleinement investi dans cette édition, en partageant son savoir et ses projets avec les plus jeunes lors de quatre sessions organisées avec le conservatoire local. Pour ce concert, il a délaissé les Beaux-Arts à l’honneur de son précédent disque pour s’inspirer librement de l’alphabet. Et à l’image des élèves hésitants apprenant leur leçon, il fonde toujours sa musique sur les répétitions pour construire et échafauder ses compositions. Phil Gordiani, assis à la guitare, répète les motifs de base et évoque les déambulations minimalistes de Robert Fripp, Benjamin Flament soutient le tout aux percussions et Joce Miennel aux flûtes se lie aux élucubrations du leader pour sublimer le tout. Toujours capable de mélodies limpides, Sylvain Rifflet n’a rien perdu du lyrisme et de la fougue, qui émerveillaient au sein de Rockingchair. Mais le caractère très écrit des morceaux prend ici parfois  le pas sur l’instinct ou l’intuition, et l’ensemble ne décolle que trop rarement, comme avec « Electronic Fire Gun ». Assez statique sur scène, la formation semble parfois avoir du mal à s’engager totalement dans une musique qui fourmille pourtant de trouvailles et mériterait sans doute d’être traitée avec plus de violence, comme lors des dernières salves où, sur des notes orientales, le talentueux Monsieur Rifflet fait étalage de toute sa classe et du potentiel d’un groupe que l’on espère revoir très bientôt.

Mais par bonheur, si à force de travailler son alphabet, le saxophoniste en a peut-être un peu perdu son latin, Francesco Bearzatti et ses comparses en ont en excès. Deux cent pour cent italien, l’accent, la tchatche et la classe en prime, le quartet Tinissima tient toutes ses promesses en jouant en intégralité X (Suite for Malcolm), avec une ferveur communicative. Soutenu par un montage vidéo égrenant les titres et illustrant la vie du leader maudit, les quatre hommes font bien plus que reproduire ce qu’ils avaient déjà gravé sur disque en 2010. Véritable tête de proue du jazz moderne, qui digère toutes les influences sans oublier ses racines, Bearzatti, décontracté, en jeans et gros saxo à la main, sorte de John Zorn transalpin dans l’attitude sans concession, va droit au but et touche au cœur. On pense au Liberation Music Orchestra avec l’introduction profonde et grave, quand déjà Giovanni Falzone (trompette) lâche un solo habité, qui lance le concert pour de bon. Fantastique performer, qui crie, siffle et bruite quand il ne souffle pas, il capte l’attention avec un naturel déconcertant. Quand Miles Davis renvoyait par-dessus l’Atlantique un photographe indélicat qui voulait le photographier trompette à l’horizontale d’un méprisant « Je ne suis pas un p…. de joueur de fanfare », Falzone lui, joue à l’horizontale, et est dans le plus pur sens du terme un putain de joueur de fanfare : un mec qui prend son solo comme on part à l’assaut, plie les genoux, s’engage et se sert de son instrument comme d’autres se servent de leurs fusils. C’est physique, c’est viril, ça prend aux tripes et vous colle la chair de poule, on en redemande une salve, Music is the Weapon !!

Au service des compositions initiales mais toujours à fond, les deux soufflants sont bouillants, Bearzatti joue un solo de saxophone distordu, perdu entre Hendrix et les claviers seventies, le tout soutenu par une paire rythmique hyper-présente où le bassiste Danilo Gallo, émule de John Goodman grisonnant, donne parfois dans le funk et l’improvisation avec un vrai talent. Ces musiciens se connaissent par cœur, connaissent leur musique, et la partagent en un final émouvant où Napoléon Maddox monte sur scène et joint ses mots à la performance alors que le groupe tourne le dos au public, en mettant une dernière fois en valeur Malcolm X, dont le nom orne leurs T-shirts. Un ultime pas de danse tout en joie, syncopes et mouvements de postérieur en hommage au mythique combat de Mohamed Ali à Kinshasa, une dernière fable de Maddox et la lumière se rallume déjà. Monumental.


Build An Ark / Supersonic (7 avril 2012), Salle Pablo Neruda (Bobigny)

Pour le Vendredi saint, les organisateurs de Banlieues Bleues ont choisi de verser dans le jazz le plus spirituel, voire le plus religieux qui soit. Héritier de Pharoah Sanders ou de John Coltrane, le collectif californien Build An Ark délivre un concert d’une rare densité, où l’enthousiasme poli laisse progressivement place à une étrange et contagieuse ferveur. Leur musique, basée sur un socle rythmique solide joué d’une basse semblant destinée à s’envoler, est sublimée par deux personnages inclassables. Dwight Trible, dont les mimiques et le faciès rappellent en moins joufflu Forest Whitaker, se lance dans un esprit soul sur les lignes mélodiques tendues par le quintet au sein duquel l’altiste Miguel Altwood-Ferguson irradie  par ses fulgurances, capable de maintenir l’assistance en apesanteur à lui seul. L’ensemble, rodé à la perfection, décolle vers les plus hautes sphères, rythmé par les incantations du chanteur. Mais si le prophète crooner se révèle impressionnant, que dire alors de Kamau Daaood, le chantre urbain de Los Angeles, poète, slammeur avant l’heure et dont la seule présence à proximité de la scène impose le respect ? Immense par la taille, immense par sa voix sépulcrale mais incroyablement juste, il se fraie un chemin à travers le collectif, tel un musicien à part entière. « John Coltrane was a freedom Fighter » commence-t-il, son recueil de textes à la main, et instantanément, la magie opère. Perché quelque part entre Albert Ayler et Gil Scott-Heron, il fascine littéralement l’audience, scandant ses stances lumineuses. Plus tard, il rend hommage à son ami et pianiste Horace Tapscott, avec une sincérité et une admiration confondantes. Quelque chose de mystique plane réellement dans l’atmosphère, et lorsque la célébration s’achève, les admirateurs qui s’empressent de le côtoyer semblent hésiter à lui baiser les pieds plutôt que de lui serrer la main. « Music is the Healing Force of the Universe » criait Ayler il y a quarante ans. En cette veille de Pâques, ses incantations mystiques ont presque pris forme à Bobigny.

La prestation de Build an Ark est encore presque palpable quand Thomas de Pourquery et Supersonic reprennent les affaires en mains. Ils jouent à domicile, et le public religieux qui communiait une demi-heure auparavant s’est changé en un bouillant club de supporters. Formation qui rend hommage et prolonge avec énergie l’héritage musical du plus halluciné des Saturniens, Supersonic tourne autour de trois soufflants talentueux, Fabrice Martinez aux trompette et tuba, Laurent Bardainne aux saxophones baryton et ténor, et Thomas de Pourquery aux saxophones alto et soprano, qui se chargent de reconstituer le souffle cosmique de l’Arkestra. Ce trio a de la gueule. Entre le sage Martinez et l’hirsute Bardainne, dandy débraillé, sosie élimé de Gustave de Kervern, Thomas de Pourquery impose sa stature et son look atypique : peau de fesse sur le crâne et barbe de Robinson en haut, peau de vache en skaï et poitrail de catcheur en bas, le gaillard en impose, et la musique de sa troupe est à l’avenant, à la fois puissante et truculente. Il s’engage entièrement dans ce projet, soutenu par un Edward Perrault multicolore et hyperactif derrière sa batterie, éclaire avec enthousiasme l’immense œuvre de Sun Ra, et n’hésite pas à pousser la chansonnette quand il le faut. Souriant, hâbleur, charmeur, le leader assure et à ses côtés, Laurent Bardainne multiplie les magnifiques envolées viriles armé de ses gros engins. Et lorsque l’inévitable « Space is the Place » se profile, toute la fanfare de Banlieues Bleues (là aussi résultat d’un projet pédagogique mené avec des élèves de Bobigny) arrive sur scène pour épauler le quintet et donner un peu de supplément venteux à l’ensemble. Malheureusement assez loin de la folie cosmique des grandes folies de saxophones de l’orchestre originel, il manque finalement un peu de puissance pour vraiment porter le groupe vers les sommets, mais qu’importe, il y avait bien quelque chose de Sun Ra qui planait dans l’air et Supersonic lui a rendu un hommage stimulant et actuel que n’aurait sans doute pas renié le maître en personne.


Punkt / Trio Wassié-Sourisseau-Drake / Evan Parker Sextet (11 avril 2012), Le 104 (Paris)

Punkt, concept d’improvisation et de retraitement de la musique en quasi-direct pensé par Erik Honoré et Jan Bang, prend ses quartiers au sein de l’imposant Cent-Quatre. Deux salles de concerts sont réquisitionnées pour permettre aux savants fous de décomposer en direct les concerts avant d’en livrer une relecture aux auditeurs aux oreilles déjà bien pleines.

La première performance est offerte par un trio intrigant sur le papier et formidable sur scène, où la chanteuse éthiopienne Ethenesh Wassié lie ses vocalises si caractéristiques à la guitare basse de Mathieu Sourisseau et la batterie d’Hamid Drake. Ce qui aurait pu, à la première impression se révéler bancal, frustrant ou abscons s’est vite transformé en leçon de métissage musical et d’écoute mutuelle. La voix de l’Ethiopienne, capable d’étonnantes variations, soutient sans coup férir l’affrontement avec ses collègues masculins. Sourisseau use de courts motifs nerveux, gratte son instrument avec moult ustensiles et donne une vraie contenance à l’ensemble, tandis qu’ Hamid Drake confirme qu’il est un des batteurs les plus douées de sa génération, capable de jouer à peu de choses près toutes les musiques. Un batteur de la trempe d’un Jack DeJohnette, le genre de gars qui a dû naître dans un tambour pour capter de manière aussi instinctive où se placer et où emmener rythmiquement le trio. A l’aise avec ses acolytes, Ethenesh Wassié s’envole, se lâche, scatte, improvise un pas de danse, balance le bassin. Parfois survolté, le trio touche du doigt une transe électrique à la fois moderne et ancestrale. Et c’est encore sous le charme furieux de cette musique que l’on rejoint sans attendre la salle Alpha où Bang et Honoré, accompagnés pour l’occasion par Sidsel Endresen, improvisent dans l’instant à partir des samples du concert tout juste achevé une étrange performance que n’aurait pas renié la troupe des Robins des Bois et leur célèbre Instant Norvégien. En morcelant la prestation du trio, les machinistes venus du froid ont congelé la ferveur éthiopienne pour l’assaisonner aux vocalises aléatoires de la chanteuse. Exercice risqué qui, par le décalage avec le matériau d’origine et une approche pour le moins statique, laisse un peu sur sa faim.

Le second artiste à se prêter au jeu du séquençage en direct est Evan Parker. Le saxophoniste phare de l’électro-acoustique, habitué aux grands ensembles et masses sonores fluctuantes joue ici avec un sextet tout en bruitages qui accompagne ses envolées parfois teintées d’Orient. Souvent formidable sur enregistrement, la performance perd paradoxalement en intensité par son caractère figé et très peu visuel. Ikue Mori, scotchée devant son laptop, semble à tel point enthousiaste que l’on se demande si elle n’en profite pas pour vérifier sa boite mail, Toma Gouband joue des cailloux, Adam Linson bruite avec sa basse, l’ensemble donnant naissance à une vague qui bruisse, couine, casse et dans laquelle il est bien difficile de distinguer qui joue quoi. Mais le résultat reste fascinant, minéral, radical. Du pur Evan Parker, refusant tout compromis, pour jouer une musique, unique et puissante. Et le saxophoniste est même présent pour faire du neuf avec son propre concert puisqu’il participe à son propre remix aux côtés de Bang et Honoré. Aussi présents, le trompettiste Nils-Petter Molvaer et son compagnon de route Eivind Aarset à la guitare, ainsi que l’inusable Hamid Drake qui a la lourde de tâche de mettre un peu de rythme à la performance bruitiste et venteuse qui s’annonce, complètent le tableau. Assez inégal, ce concert, grâce à l’équilibre parfait entre Molvaer et Parker et le soutien tout en finesse de Drake, donne néanmoins lieu à de beaux moments calmes, apaisés, très loin des élucubrations du saxophoniste, vieilles d’à peine dix minutes. Les cliquetis, souffles et autres passages distribués par Honoré et Bang (ainsi que ceux d’Aarset qui aura vaguement gratté trois trucs et deux bidules) n’offrent plus grand chose de similaire avec la performance précédente et l’ on peut s’interroger sur le véritable intérêt de cette forme d’art improvisé en direct. La technique permet tant de choses qu’elle semble parfois prendre le pas sur la musique en elle-même, et s’il semble évident que je jazz d’aujourd’hui est électrique, électronique, malléable et loin des canons en vigueur il y a peu, il ne doit pas y perdre son patrimoine originel, organique et vivant. C’est cette force brute qui le rend capable d’évoluer si vite et d’embrasser toutes sortes de musique. Ethenesh Wassié, Mathieu Sourisseau et Hamid Drake en ont fait ce soir une éclatante démonstration.