Dream Theater - A Dramatic Turn of Events

08/09/2011

Par Martial Briclot

Label: Roadrunner Records

Site: www.dreamtheater.net

A Dramatic Turn of Events restera probablement dans l’histoire de Dream Theater comme l’album de toutes les spéculations. Les fans de tout poil furent assaillis de sentiments ambivalents à l’annonce du départ de Mike Portnoy : le groupe courait-il à sa perte ou allait-il trouver le second souffle que peu d’entre nous osaient encore espérer ? Une intense campagne de web-marketing menée tambour battant durant l’été acheva d’attirer les lumières sur une formation qui n’avait finalement plus suscité un tel niveau d’excitation depuis bon nombre d’années.

« On the Backs of Angels », le premier extrait révélé, avait de quoi titiller notre curiosité et amener les brebis égarées à rejoindre timidement le troupeau des impatients. La découverte fébrile de « Build Me Up, Break Me Down », piste suivante du disque, n’en est que plus destabilisante, et c’est le château de cartes de nos illusions qui s’écroule violemment sur ses fragiles fondations. On espérait l’ère des singles formatés révolue, bien mal nous en a pris. C’est un morceau d’une grande facilité qui nous est offert, dont l’introduction vaguement électro et la lourde rythmique évoquent les effluves d’un Linkin Park frelaté, tout juste sauvé des eaux par son refrain énergique. La caricature de metal parfois proposée par les New-Yorkais ces dernières années n’était donc pas uniquement du fait de son ancien leader, la formation actuelle s’y prend tout aussi bien pour plomber certaines compos de riffs à sept cordes sans imagination. « Outcry » ou « Bridges in the Sky » en feront ainsi directement les frais.

Au-delà du fossé qualitatif séparant certaines compositions, c’est bien la redistribution des rôles au sein du groupe qui caractérise cet album. En effet, Dream Theater réaffirme aujourd’hui sa personnalité en replaçant les individualités au centre de son processus créatif, s’affranchissant un peu plus d’un Mike Portnoy aux airs de producteur et décideur despotique. Ainsi, c’est un réel soulagement que d’entendre à nouveau la basse de John Myung, et la place de Jordan Rudess n’a jamais été aussi importante (pour le bonheur des uns, au grand désespoir des autres). Affublé de sa casquette de VRP en applications iPad, son registre est désormais plus varié, se permettant quelques délires imagés (l’étrange introduction ethnique et gothique de « Bridges in the Sky »), un retour au piano pur et simple ou l’utilisation de sonorités orchestrales évoquant la période Six Degrees Of Inner Turbulence.

Cette opération de défoulement collectif fait indéniablement penser à Liquid Tension Experiment lors des nombreuses cavalcades instrumentales qui jalonnent le disque. Tantôt proprement irritants et dénués de mélodie, tantôt inspirés jusqu’à sauver à eux seuls un morceau (« Outcry » pour ne pas le citer), ces passages sont révélateurs d’un album à la fois très personnel et profondément imparfait.

Ainsi, on regrettera principalement la faible mise en valeur de James Labrie, fréquemment doté de lignes vocales sans saveur. Si quelques refrains fonctionnent réellement, la pauvreté globale des couplets n’a d’égale que la platitude des trois inoffensives ballades plombant le rythme de ce nouvel opus. Les auteurs de « Through Her Eyes », « Disappear » ou « State of Grace » (pour reprendre une référence à Liquid Tension) prouvent ici leur incapacité à réitérer cet exercice de façon convaincante.

Autre déception de taille, tant cette personne cristallisait à elle seule les craintes et les espoirs d’une majorité de fans, Mike Mangini, grand perdant de ce cruel jeu de chaises musicales. En retrait dans un mix résolument froid et moderne, le nouveau frappeur occupe le poste ingrat de boite à rythme humaine, se cantonnant à la reproduction fidèle des parties programmées par John Petrucci. La folie et le renouveau rythmique tant espérés devront probablement attendre le prochain album, puisque nous sommes ici en présence d’un Dream Theater « transitionnel ».

Mais tout n’est pas si sombre sur la scène du Théâtre des Rêves, car « Breaking All Illusions », acte majeur de cette fresque finalement plus épique que dramatique, impose magistralement son statut de classique instantané. Alternances de riffs énervés et d’ambiances feutrées, ne versant ni dans la facilité, ni dans la démonstration, tout en portant à bout de bras la profusion de ses émotions, cette chanson réinstaure simplement à elle seule la suprématie de Dream Theater sur le metal progressif. Aucun doute possible, c’est bien pour ce groupe que nous ruinions les tables du lycée à coup de logo « Majesty »…

« Breaking All Illusions » et dans une moindre mesure « On the Backs of Angels » ou « Lost not Forgotten » attestent de la vivacité d’une formation régulièrement maladroite mais définitivement décomplexée, dotée de ressources que nous ne soupçonnions plus. Il leur reste à confirmer les nouveaux espoirs placés en eux, en canalisant leur talent au service d’une ligne directrice plus claire et plus maîtrisée. Un avenir radieux est à leur portée, espérons qu’ils sauront le saisir sans tarder.