Miles Davis - Bitches Brew

11/12/2010

Par Jean-Daniel Kleisl

Label: Legacy

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« Il y a quelques enregistrements publics que, je suppose, Columbia sortira quand elle pourra en faire le plus d’argent… probablement après ma mort », Miles Davis dixit, dans son autobiographie. Il ne pensait pas si bien dire, le bougre. Après les innombrables coffrets Complete Sessions, sans même mentionner l’énorme intégrale The Complete Columbia Album Collection, voici une nouvelle édition de l’indétrônable Bitches Brew, qui célèbre cette année son quarantième anniversaire.

Deux formats sont proposés par Sony : le coffret double CD de l’album original avec des prises inédites agrémenté d’un DVD en concert à Copenhague en novembre 1969, et la magnifique édition collector qui comprend en sus un CD live à Tanglewood (Massachusetts) en août 1970 ainsi que l’édition double vinyle de la bête.

Si l’élégiaque In a Silent Way (1969) avait déjà forcé la voie électrique et expérimentale empruntée par Miles Davis, Bitches Brew, enregistré quelques mois plus tard en trois jours à peine, s’engage dans les eaux les plus tourmentées de la black music. Le trompettiste réunit un véritable big band d’une quinzaine d’instrumentistes aussi doués les uns que les autres. Le temps où Betty Mabry, devenue Madame Davis, montrait à son amant la musique nouvelle de James Brown, Cream, Jimi Hendrix et Sly & The Family Stone débouche sur un monstre en fusion dont l’aura reste encore aujourd’hui démentielle.   

Le développement de longues pièces en parties improvisées, initié dans Filles de Kilimanjaro en 1968 (« Mademoiselle Mabry »), atteint ici sa plénitude et restera la norme jusqu’à la retraite de 1975. Le morceau éponyme et ses vingt-six minutes deviennent l’étalon-or du Miles électrique. Les découpages d’orfèvre effectués par le producteur de longue date, Teo Macero, donnent l’illusion d’une composition très écrite. Toutefois, le génial thème d’une seule note de la trompette répétée à l’envi avec moult échos est avant tout une reconstruction en studio destinée à structurer une longue improvisation dirigée par le groove infernal d’une des meilleures sections rythmiques jamais réunies : Jack DeJohnette et Lenny White à la batterie, Dave Holland et Harvey Brooks à la (contre)basse.

Les accords disparaissent sous les coups de butoir des lignes de basse et du tapis de notes jouées au Fender Rhodes par Chick Corea et Joe Zawinul (« Pharaoh’s Dance », « Sanctuary ») tandis que John McLaughlin inaugure en quelque sorte son Mahavishnu Orchestra sous un tsunami de séquences distordues (« Spanish Key », « Miles Runs the Voodoo Down »). Les interventions de Wayne Shorter au saxophone soprano et Bernie Maupin à la clarinette basse figurent parmi les plus belles pages musicales de cette période. Le charisme de Miles permet à tout ce petit monde de tenir le cap. Par de courtes instructions, des thèmes succincts à la trompette, il indique la structure générale à ses musiciens puis les laisse totalement libres. Cette méthode de travail, alliée au découpage des bandes de Macero, est bien mise en évidence dans les inédits retrouvés pour l’occasion.

Le DVD est un complément indispensable au coffret. Admirablement filmé par la télévision danoise trois mois après les sessions d’enregistrement et cinq mois avant la sortie de l’album, ce concert à la prise de son impeccable montre Miles Davis dans le cadre plus restreint d’un quintette essentiellement acoustique. Seul Chick Corea est ses tapisseries au Fender Rhodes rappellent la furie électrique du disque. Pourtant les mêmes morceaux sont joués dans un seul jet : soixante-dix minutes de musique intense sans pause. Du grand art qui navigue parfois vers des sommets d’abstraction (les soli de saxophone de Wayne Shorter), sévèrement remis en place par les coups de cymbales d’un Jack DeJohnette déchaîné.

De ces sessions désormais mythiques naquirent ensuite les Mahavishnu Orchestra, Weather Report et autres Return to Forever. Miles Davis s’en ira fouler des horizons de plus en plus extrêmes et avant-gardistes, au risque de déboussoler, pour leur plus grand bien, les amateurs de jazz. Quarante ans après, les cendres de cette œuvre au titre bien étrange (« l’infusion des garces ») rougeoient encore de mille feux.