Dälek - Gutter Tactics

24/02/2009

Par Mathieu Carré

Label: Ipecac Recordings

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Comme on différencie les sculpteurs qui attaquent la matière et ceux qui assemblent les volumes pour modeler leurs idées, on peut distinguer dans l’approche artistique de certains musiciens une volonté farouche de mise en valeur d’un matériau sonore qui imposerait le respect de lui-même. On ne travaille pas avec les sons de tôles et les larsens comme on échafaude une pièce montée. Cette masse s’impose et les ambiances sombres qu’elle provoque possèdent une telle inertie qu’il devient impossible de prendre du plaisir à leur contact comme à celui de mélodies cristallines.

MC Dälek et DJ Octupus évoluent dans ces méandres depuis leurs débuts. Pour une formation de rap, musique plutôt connue pour se perdre dans l’opulence et piller méthodiquement les breaks disséminés au cœur de trente ans de musiques noires, Dälek jure donc un peu dans le décor, préfère l’acier et la terreur au plaqué or et noie les codes de cet univers aux fonds d’égouts glauques. Leurs collaboration avec Faust ou ZU, et le simple fait d’être lié à Ipecac Recordings, maison de disques habituée aux extravagances de Mike Patton prouvent d’ailleurs qu’il est difficile de trouver une place bien définie pour cette chimère effrayante et géniale.

Gutter Tactics se place dans la continuité directe des déjà stupéfiants Absence et Abandonned Langage, leurs précédents albums. On y retrouve le même flow désincarné, les mêmes murs de sons industriels menaçant de s’écrouler à tout moment. Mais comme Merzbow, Dälek réussit le miracle d’ordonner ce chaos en une suite cohérente. Le contraste est saisissant entre le ton presque résigné et docte de MC Dälek et la rage de musique qui s’exprime à travers les empilages sonores oppressants pouvant évoquer Glenn Branca. Avec Gutter Tactics et notamment ses instants les plus terribles comme sur le morceau éponyme ou « Los Macheteros / Spear of a Nation », Dälek entretient sa petite légende et sort le rap des clichés clinquants qu’on lui attribue parfois hâtivement par facilité ou méconnaissance, et les oreilles intrépides les en remercient.