Arve Henriksen - Cartography

03/02/2009

Par Mathieu Carré

Label: ECM

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Le jazz nordique porte en lui une image austère et clinique. Les musiciens, comme Jan Garbarek, jouaient déjà sur les aspects éthérés de la musique, insufflaient une sensualité froide dans leurs compositions, et nombre de ces artistes ont trouvé en Manfred Eicher, le grand manitou de ECM un soutien et une oreille attentive. Et si le label fondé à la fin des années soixante dans la furie de l’improvisation s’est ensuite un peu spécialisé, pour le meilleur (Terje Rypdal notamment) et le presque pire dans des ambiances aseptisées, il y a toujours une place réservée pour la surprise, le talent pur.

Ainsi lorsque les scandinaves ont commencé à mettre un peu de numérique dans leur musiques, les portes du label allemand étaient restées ouvertes pour accueillir leurs essais. En 1998 déjà, Nils Peter Molvaer, avec Khmer, mettait du larsen plein les fjords. A ses côtés, le guitariste Eivind Aarset fourbissait ses armes. Par ailleurs, Bugge Wesseltoft allait sortir de l’ombre et d’autres joyeux iconoclastes comme Wibutee tentaient de faire sourire les ascètes. Une dizaine d’années est passée, les photos de pochettes d’ECM restent superbes et obscures, la prise de son aussi nette et précise qu’une ambiance de bloc opératoire et Arve Henriksen, trompettiste passé par les vertigineuses improvisations de Supersilent, s’inscrit dans les pas de ces déjà anciens précurseurs, continue d’avancer et enregistre son premier album sous son propre nom pour le label allemand.

Comme Molvaer, Henriksen possède un timbre caractéristique, venteux et sensuel. Jouant parfois presque « à travers » son instrument tellement on ressent son souffle, il embellit les ambiances neigeuses et intrigantes des compositions auxquelles Jan Bang (samples) contribue grandement. Loin de l’urgence électronique de certains, de la superposition rythmique et mélodique, Henriksen délivre avec Cartography cinquante minutes d’appel à la méditation, une retraite dans un monastère oublié. Les invités qui se joignent pour ce voyage sont du reste à la hauteur du projet : les voix féminines mystiques du Trio Médiaeval pour un méditatif « Recording Angel » et surtout David Sylvian qui vient poser et multiplier sa voix si blanche sur deux compositions mystérieuses et distantes, à l’image de l’androgyne guitariste culte de Japan.

Les bruits, les paroles se fondent en une musique profonde, et l’on découvre un jardin couvert de neige avant de partir pour une longue promenade. Cet album, entre Bass Communion et inspiration nordiques se savoure la nuit tombée, il faudra juste faire attention à ne pas tomber dans les bras de Morphée avant son terme.