Emily Bezar - Exchange

24/10/2008

Par Christophe Manhès

Label: DemiVox Records

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Étonnant. Quelle voix ! Quelle sensibilité ! Frissons sur arabesques vocales garantis. Pourtant, après quinze années de carrière et cinq albums — dont un bijou, Angels’Abacus en 2004 — rien de ce talent n’avait encore percé chez nous ! Seuls quelques fouineurs sans œillères savaient qu’existait dans une dimension inconnue une artiste américaine au timbre lumineux et à la technique bluffante dont l’univers musical se trouvait à la croisée de l’art pop de Kate Bush et des velléités rock avant-gardiste d’Iva Bittová. Excusez du peu.

Exchange pourrait bien changer les choses. Il contient une telle générosité, une telle envie de partager la passion pour l’excellence musicale et la beauté rayonnante des mélopées surnaturelles que même un cœur de vieux ronchon de chroniqueur blasé comme celui de votre serviteur a pu fondre. Il ne devrait pas être le seul. La sincérité, en musique, ça détruit tous les murs, surtout ceux des préjugés. Et des préjugés, Emily Bezar n’en a aucun. Jazz, prog, pop, rock, tout se mêle ici avec un vrai bonheur pour vous embarquer dans une danse de la Saint-Guy plus proche de la magie blanche des fées que de celle, funestes, des sorcières. Qu’on se le dise, Exchange rayonne.

Pourtant, une fois désenvoûté, l’esprit reposé et lucide, quelques réserves peuvent enfin s’exprimer. C’est que la dame s’est bien servie. Presque trop. Aussi les habitués du format rock, où l’esprit de groupe commande, auront peut-être quelques difficultés à goûter pleinement à cet Exchange pour cause d’abus de pouvoir. Productrice, arrangeuse et compositrice exclusive (c’est dire le talent et l’envie de musique de cette artiste exceptionnelle), l’album est exclusivement bâti autour des qualités vocales de cette maîtresse femme. Les autres musiciens, pourtant parfaits, en seront pour leurs frais. La musique également à qui il manque encore une personnalité propre et affirmée, une signature moins soumise à la voix — et à l’œil — d’Emily Bezar. La Tchèque Iva Bittová est en cela un vrai modèle : si vous retirez la chanteuse, une des plus grandes, reste encore quelque chose à écouter de tout aussi grand.

De toute évidence Emily Bezar tutoie les muses. Chanter, composer, jouer, participe pour elle du bonheur d’être dont Exchange irradie. Pour être incontournable, il manque seulement à cette musique une identité plus marquée. Mais en l’état, c’est déjà excellent. Un album parfait pour se réchauffer quand vient l’hiver; mieux, pour initier en douceur vos amis à la musique « de malade » qui traîne sur vos étagères de fan exigeant de musiques progressives.