Carla Bley - Appearing Nightly

22/10/2008

Par Mathieu Carré

Label: ECM

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Personne n’est plus surpris de retrouver Carla Bley en compositrice, cheffe de troupes et pianiste. Depuis plus de quarante ans, la grande prêtresse et mante-religieuse, qui partage avec Mireille Mathieu et Carlos Valderrama le privilège rare d’être reconnaissable à sa seule coiffure, arpente les scènes du monde entier, avec sous ses ordres, la fine fleur des instrumentistes ; et avec à son actif des disques tels que Escalator Over the Hill ou Tropic Appetite, sa place au panthéon du jazz lui est déjà réservée.

Aujourd’hui solidement arrimée à son trône, la reine revient avec cet album enregistré devant un public qui a tranquillement vieilli en même temps que son idole. Oubliés les méandres douloureux de la révolte tiers-mondiste du Liberation Music Orchestra, qui impressionnèrent Lester Bangs, ou les audaces au parfum de Canterbury aux côtés de Robert Wyatt, Julie Tippett ou Michael Mantler, cette apparition nocturne respire un consensualisme finalement aussi impeccable qu’inéluctablement décevant. Au cœur du concert, la basse de Steve Swallow arrive à mettre en branle le convoi, un solo de trompette étincelle (« Appearing Nightly at the Black Orchid ») mais les instants de grâce demeurent trop rares, les interventions se succèdent, toutes virtuoses et maitrisées sans vraiment réussir à mettre la salle en ébullition. Bien que les thèmes soient enjoués et dynamiques, l’ensemble ne possède pas la légèreté des airs de cabaret d’antan, la technique de chaque musicien d’élite (Wolfgang Puschnig entre autres) impressionne, le public lâche quelques cris de satisfaction bien rares et l’on ne peut s’empêcher d’imaginer la scène : les nœuds papillons, la délégation du Lion’s Club et in fine une certaine idée du jazz à laquelle Carla Bley semble maintenant se rattacher.

Mais un disque un peu plus conventionnel n’altérera en rien l’aura de Carla Bley. Presque un demi-siècle de révolution du jazz vit à travers elle, et on sent qu’il suffirait de presque rien pour que les braises qui couvent reprennent vie. Les grandes formations savent aussi jouer de la modernité, l’Exploding Star Orchestra ou le gros Cube d’Alban Darche le prouvent avec vigueur, qui sait si elle aussi ne nous réserve pas elle aussi un futur et énième changement de direction ?