Karel Velebny - SHQ (rééd.)

11/10/2008

Par Christophe Manhès

Label: ESP-Disk'/ Orkhestra

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Au-delà de leurs qualités musicales, certaines œuvres possèdent un réservoir d’émotions insoupçonnées lié au contexte dans lequelle elles ont été créées. SHQ, du vibraphoniste tchèque Karel Velebný, est de cette trempe-là. Emouvant et chatoyant — ce qui aurait pu suffire pour qu’il figure dignement dans la discothèque de tout amateur de jazz — cet album est aussi un acte optimiste de résistance politique et artistique.

Tchécoslovaquie, 1968, le Printemps de Prague à vécu. C’est le retour du totalitarisme soviétique. Seul le jazz apolitique échappe à la censure en endossant la responsabilité d’être l’unique courant musical progressiste. C’est dans ce contexte dramatique que les sessions de SHQ auront lieu. Dès lors, la direction artistique du label ESP-Disk’opte pour une pochette en noir et blanc, dérangeante, qui montre Karel Velebný sur son lit d’hôpital après un grave accident de voiture. Le message est clair. Pourtant, la musique, elle, choisit d’exprimer paradoxalement un sentiment presque opposé, un sentiment lumineux agité d’un swing irrésistible. C’est l’art généreux du pied de nez, de la liberté de ton assumée face à une censure qui réprime toutes velléités « formalistes ».

Heureusement, cette censure n’a pu saisir l’importance formaliste justement de SHQ. Historiquement, cet album est l’un des tout premiers témoignages du prima free jazz en Europe. Si le joyeux foutoir, typiquement post-bop, subsiste encore avec son lot d’eurythmies colorées, les improvisations y font largement leur apparition, servies par des musiciens visiblement enivrés par une liberté d’expression à laquelle ils n’ont plus droit. Et c’est beau la liberté ! Surtout quand elle prend les atours étincelants de « The Uhu Sleeps Only During the Day » ou de l’humoristique « Andulko Safarova » qui referme magnifiquement cet album inépuisable dans le plaisir qu’il sait partager.

A l’écoute de SHQ, on comprend l’impact qu’a eu la New Thing — comme on disait alors à propos du free jazz — sur le monde de la musique en général. Le rock de Frank Zappa, la pop de Tim Buckley ou les délires d’un Captain Beefheart s’en nourriront. Vif, tourbillonnant, varié, servi par une production d’une limpidité miraculeuse, SHQ est une pièce historique et artistique majeure du jazz européen. Un « incontournable » dirait une anthologie du jazz vite troussée.