Art Zoyd - Génération sans futur

16/07/2008

Par Christophe Manhès

Label: Belle Antique / Orkhestra

Site:

Il y aurait deux manières d’aborder la musique – dont découleraient deux manières de l’écouter… – soit par une approche dite « savante », le plus souvent écrite (pour un intellectuel comme Adorno, quelque peu sectaire, ce serait sa noblesse, pour ne pas dire sa grandeur), soit par une approche avant tout instinctive, « populaire » et qui serait comme une descendance directe du vieux tribalisme. La dualité à la vie dure. Si des formations de rock progressif aussi variées que Gentle Giant, King Crimson, Magma ou Yes ont déjà dynamité cette Ligne Maginot depuis des lustres, ce sera toute la démarche d’Art Zoyd, à la fin des années soixante-dix, d’anéantir ce qui pouvait en rester. Génération sans futur, leur troisième album restera, avec les œuvres des Belges d’Univers Zero, la trace indélébile de cette ambition poussée à son extrême : fusionner musiques savantes et « vulgum pecus ».

Soyons honnêtes, de cette concupiscence Art Zoyd aura enfanté, du milieu des années soixante-dix jusqu’au milieu des années quatre-vingt, une production plus inspirée par le versant contemporain de la musique que par celui du rock ou du jazz. Du coup, cet album apparaît comme une œuvre atypique et particulièrement attachante dans leur univers sonore si homogène. Zeuhl (« Génération sans futur »), jazz, progressive (« Trois miniatures ») voire baroque (« Divertissement »), la musique des Français brille ici de mille éclats, même dans l’ombre épaisse de son pessimisme radical. On passe de l’ironie (« Speedy Gonzales ») à la noirceur (« La ville »), du foisonnement instrumental (les coulantes parties de guitares d’Alain Eckert) à l’épure de la musique de chambre, avec un plaisir capable de générer un antidote au sombre lyrisme du groupe. La richesse de tons inhabituelle de ces cinq plages, toutes plus brillantes les unes que les autres, procure même une sensation riche de vie ; cette vie justement que Gérard Hourbette finira malheureusement, mais pas sans logique, par éradiquer complètement dans ses œuvres futures. Le seul bémol de cette réédition est cette triste habitude de doter les albums de bonus inutiles. Les six titres ajoutés, en plus de s’éloigner complètement du style d’Art Zoyd de l’époque à laquelle est rattaché Génération sans futur, sont, plus que jamais, de simples faire-valoir aussi inappropriés que sans le moindre intérêt artistique.

Le reprint japonais des quatre premiers albums du groupe est l’occasion de vérifier l’apport d’Art Zoyd à la musique en général. Cette oeuvre en particulier, sombre mais charnelle, lyrique et équilibrée, ne laissera aucun doute : c’est une pièce maîtresse, qui à défaut d’avoir goûté à la reconnaissance du grand public, aura magnifiquement œuvré à la liberté d’expression musicale. Des groupes comme Present, Thinking Plague ou Shub-Niggurath sauront s’en souvenir.