Atrox - Binocular

13/05/2008

Par Aleksandr Lézy

Label: Season of Mist

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Huit ans, c’est le nombre d’années qu’il aura fallu au groupe norvégien mythique Atrox pour sortir son premier album, Mesmerised (1996). Ce qui a fait la toute relative gloire de ce groupe est sans conteste la voix exceptionnelle de Monika Edvardsen, une chanteuse au talent inimitable. Lorsqu’en mars 2004, elle quitte le groupe après l’enregistrement du quatrième album Orgasm, les musiciens commencent à débander ou disband en anglais, au choix. Pas évident de perdre un élément majeur de sa musique. Il aura donc fallu du temps à Atrox pour revenir avec un nouveau son et de nouvelles prétentions, mais c’est aujourd’hui chose faite avec Binocular. A quoi peut-on donc bien s’attendre ?

Atrox a toujours été un groupe avant-gardiste, avec ce qui pouvait se rapprocher d’un metal progressif « agressif » et technique comme avec Terrestrials sorti 2002 dans l’esprit Atheist. Mais ce qui a toujours démarqué ce groupe des autres en plus de sa terrible originalité, c’est la voix hallucinante de Monika, entre sorcière démoniaque et impératrice décadente. Aujourd’hui, il faut bien admettre qu’elle manque et que Rune Folgerø malgré tous ses efforts – une voix efficace, puissante et un timbre convaincant – ne pourra jamais la remplacer (ce qui n’est pas le but non plus). Musicalement, Atrox a su au fil des années se créer une réelle identité et l’apport récent de nombreux sons électroniques et synthétiques renforce cette personnalité. On pouvait d’ailleurs entendre cette facette dark electro en 2001 sur l’album de Tactile Gemma, un projet parallèle de Monika et sa sœur au chant accompagnées de Rune Sørgård aux programmations, traitements, guitares, basse, synthétiseurs, samples et unique compositeur. Le mélange entre les deux groupes a été opéré sur Binocular comme une double perception et la patte Atrox est perceptible immédiatement même avec ces légers changements. Le côté technique a insidieusement disparu, les grosses guitares sont présentes mais mises en retrait pour laisser place à une ambiance faite d’innombrables petits détails sonores. Les morceaux paraissent plus simples qu’avant en surface, malgré un niveau instrumental élevé et évident à constater. Cependant, ce sont les arrangements qui font la différence, avec cette multiplicité des genres masquée, métamorphosant la chrysalide en joli papillon.

Après s’être fait aux différentes évolutions du groupe, comme le côté metal moins appuyé et affirmé, les textures synthétiques et la nouvelle voix, on retrouve aisément le style Atrox comme sur le titre « Traces » ou « Castle for Clowns ». On pense à Psychotic Waltz par moments pour la voix et pour l’esprit metal circus cher aussi à Stolen Babies. Le mid tempo prédomine afin de créer une atmosphère lourde, pesante, étrange voire angoissante. Le sublime « Tight Tie » aurait pu figurer sur Untitled, le dernier album de Korn. Chaque titre arrive par un moyen ou un autre à captiver l’auditeur sans jamais ennuyer ou décevoir. Il est intéressant de constater que l’appréciation n’est pas immédiate et qu’il faut du temps pour rentrer dans l’univers d’Atrox même pour celui qui y est habitué. Les textes abordent la mégalomanie, les constructions décadentes à travers la vision d’un esprit torturé a priori, sans s’apparenter à un album concept. Et le dernier titre « Transportal » constitue un essentiel pour les amateurs du Atrox de l’époque Contentum (2000). La production, quant à elle, se révèle être un des nouveaux points forts de la formation. L’exercice a toujours été en permanente évolution, les albums devenant au fur et à mesure et à chaque fois un peu plus léchés. Binocular possède un son personnel et riche à la hauteur des grands groupes avec le petit plus que les éléments synthétiques s’intègrent à merveille à l’ensemble de cette musique à dominante metal.

Au final, il s’agit ici d’un très bon disque, dont l’originalité et son lot d’expérimentations et d’avant-gardisme mérite l’attention de l’auditeur avide de recherche sonore. Cependant, Binocular ne provoque pas forcément d’émotions hystériques et inconditionnelles car la musique d’Atrox est tellement bien pensée et introspective qu’elle s’en retrouve peut-être un brin trop intellectualisée. Il faut considérer ce nouvel album comme un prolongement logique à la discographie des Norvégiens et une remise en question identitaire du compositeur principal Rune Sørgård, qui relance la carrière d’un groupe qu’on pensait éteint à jamais.