Equus - Eutheria

08/05/2008

Par Jean-Daniel Kleisl

Label: Get a Life ! Records

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Amis lecteurs, vous avez devant vous un album de près de soixante-dix minutes composé d’un unique morceau réparti en trois plages, dont la plus longue, « Hyracotherium », fait elle-même plus d’une demi-heure ! De quoi rendre hésitant les plus aguerris d’entre vous, n’est-il pas ? De plus, le groupe développe une sorte de concept biologico-préhistorique sous-jacent auquel les titres font référence : « Hyracotherium » est l’ancêtre du cheval (soixante millions d’années d’années), « Orrorin Tugenensis » est un des premiers hominidés (six millions d’années), « Epona » est la déesse protectrice des chevaux, le titre du disque représente l’ordre des placentaires et, enfin, nul besoin d’expliciter le terme Equus. Et pourtant, malgré ces fondamentaux que certains commentateurs anglophones qualifieraient de self indulgent, on a bel et bien devant nous un des meilleurs albums de rock instrumental de ce premier semestre 2008 !

S’il s’agit du premier album des Genevois, ceux-ci ont une belle expérience musicale derrière eux et se connaissent bien. Certains ont par ailleurs joué ensemble dans le groupe indie rock Swoan à la fin des années 1990, pour ne citer que celui-ci. On tient là l’explication du quasi sans faute de ce premier essai. De la pochette étrange dans un style cartonné façon Constellation Records à la production très raffinée de l’inusable et inévitable Thierry van Osselt (Honey for Petzi, Knut, Shora, etc.) en passant par le mastering très précis et soigné de Bob Weston qu’il est inutile de présenter, Equus et Get A Life! Records ont mis tous les atouts de leur côté pour obtenir un résultat exemplaire.

Quid de la musique ? Si Equus navigue dans un post rock lancinant très teinté par l’influence indéniable de Shora (un peu trop marquée par endroits, surtout sur « Epona »), il n’en demeure pas moins vrai que la façon dont il s’approprie certaines sonorités seventies (King Crimson, le Krautrock), les claviers surtout, constitue une réelle originalité. De plus, sans que les membres du groupe ne s’en rendent vraiment compte (voir notre entretien), l’aspect très dépressif et lancinant de la musique d’Equus fait indéniablement penser à la mouvance progressive suédoise des années 1990, en particulier Anekdoten et surtout le projet Morte Macabre.

Toutes ces références ne doivent pas faire oublier qu’Equus possède une réelle personnalité. Et c’est bien le mélange intelligent et original de ces influences qui constitue l’intérêt principal d’Eutheria, que ce soient dans les montées en puissance, à la limite du post hardcore, habilement soutenues par la batterie chirurgicale de Bernard Widmer et la basse vrombissante de David Mamie, les arpèges mortifères des deux guitaristes (Alex Müller et Eduardo Garcia) ou les nappes angoissantes de Mellotron. Mentionnons aussi que les trois parties sont liées entre elles par des passages drone ambient à la fois mystérieux et bien inquiétants.

Disque difficile d’approche, sombre, lancinant et d’une beauté limpide, Eutheria démontre encore, si besoin est, le savoir faire romand en matière de rock instrumental. Cette affirmation peut d’ailleurs être étendue à toute la francophonie et confirme ce que l’on écrivait déjà en conclusion de la chronique du O de Kafka, à savoir son réel avantage artistique sur les Anglo-Saxons. Et c’est n’est pas terminé (en tout les cas en Suisse romande) ! En effet, on attend avec impatience le prochain album d’Evpatoria Report (aussi chez Get A Life! Records) sans parler des nouvelles sorties prévues de groupes comme Bandini et Shelving ou encore le prochain album de Shora, attendu depuis les Calendes grecques et dont David Mamie (oui, celui d’Equus !) a remplacé Vincent de Roguin à la basse il y a quelques mois – le monde est petit ! Pour l’heure, émerveillons-nous à l’écoute d’Eutheria !