Rockingchair - Rockingchair

02/05/2008

Par Mathieu Carré

Label: Chief Inspector

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Toujours à la recherche du petit plus, du mélange ultime et inédit, il arrive malheureusement que les musiciens perdent de vue leur vocation première d’initiateur au voyage. Mais il surgit parfois un propos si clair qu’il fait oublier les tentatives les plus laborieusement ambitieuses. Rockingchair est un de ces disques décomplexés où Silvain Rifflet (saxophones, clarinette, claviers) et Airelle Besson (violon, trompette) se permettent de vagabonder où bon leur semble sans jamais perdre de vue le plaisir de la découverte.

L’album est aéré, ouvert à toutes les influences qu’il lie en une longue promenade à bicyclette d’un après-midi estival à laquelle semble nous convier la pochette. Etonné par la beauté du paysage, on prend le temps de passer quelques minutes dans les sous-bois (« Ma-ion » et la guitare électrique Frisellienne de Pierre Durand), d’imaginer ses vacances au soleil (l’oriental «  Désert ») et simplement de profiter de ces moments rares. Cette jouissance simple de l’instant donne à la technique la plus aboutie et les harmonies les plus recherchées une légèreté déconcertante. La rythmique tenue par les impeccables Eric Jacot à la basse et Nicolas Larmignat à la batterie (Crlustraude, c’est quand vous voulez pour un nouveau disque…) emmène souvent les solistes vers des préoccupations plus terre-à-terre, pleine de rock et de cailloux mais Airelle Besson (Solo de trompette aux amphétamines sur « Fly away ») ou Sylvain Rifflet (clarinette en apesanteur sur « Forget it ») font des obstacles leur terrain de jeu.

Si elle peut devenir triste, l’ambiance n’est jamais pesante même quand au bout du périple, la nuit menace les insouciants promeneurs (« Eternité »). La ballade arrive à son terme, tous les amis sont là, une âme bienveillante a préparé le repas, l’éternel maladroit de la bande a déraillé et a du cambouis plein les doigts mais rit aussi fort que les autres. Il fait beau, le rosé est sorti, et en fond sonore, il y a évidemment Rockingchair, disque engageant par excellence, qui vulgarise le jazz au sens le plus noble. A son écoute comme à celle des plus grands esprits, on devient plus savant sans s’en apercevoir.

Rockingchair dépasse le jazz, ce n’est pas non plus un disque de rock, ni de jazz-rock ou de rock-jazz ou de quoique ce soit arborant une dernière étiquette à la mode. Par sa qualité et son audace, il flotte au dessus des boites et des compartiments étroits dans lesquels on range la musique de peur qu’elle nous domine. Nino Ferrer pourrait venir chanter « Le sud » en conclusion des déambulations des cinq musiciens que cela ne choquerait personne. Le label Chief Inspector prouve, si certains en doutaient encore, qu’en France et même au cœur de ces heures difficiles, la qualité a encore une place.

A titre personnel, le chroniqueur enthousiaste, abandonnant définitivement la dernière once d’objectivité qui lui resterait donnerait un bras pour entendre un jour la suite de cette aventure, ou pourquoi pas, les nombreux soufflants présents sur « Boo boo » pourraient s’installer confortablement pour changer en feu d’artifice ce premier essai déjà essentiel.