Richard Leo Johnson - Who Knew Charlie Shoe ?

14/01/2008

Par Mathieu Carré

Label: Cuneiform Records / Orkhestra

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Richard Leo Johnson, c’est un peu le Loulou la Brocante de l’Amérique ! Epris d’instruments anciens, il a écrémé les sites de vente aux enchères en ligne pour acquérir d’antiques guitares aux sonorités atypiques et à des prix dérisoires. L’une d’elles, étrangement dédicacée, lui inspira son précédent disque, The Legend of Vernon McAlister. L’onirisme et l’enchantement naïf issus de ces rencontres imaginaires resurgissent avec Who Knew Charlie Shoe ?, album sonore des aventures hypothétiques de Charlie (Richard Leo Johnson himself) et Junk Fish (le percussionniste Gregg Bendian). Jonglant avec ses multiples instruments, Johnson explore toutes les nuances du jeu de guitare acoustique : finger-picking, open-tuning et harmoniques se retrouvent successivement à l’honneur, au service de courtes compositions limpides, sans esbroufe ni grandes démonstrations. On pense successivement à Ralph Towner, Bert Jansch ou Bob Brozman. Dans la peau de Junk Fish, le percussionniste Gregg Bendian utilise tout ce qu’il peut secouer ou frapper pour accompagner son ami. Autant bruiteur que musicien, son rôle rappelle celui de Nana Vasconcelos qui télé-transportait sans préavis le piano d’Egberto Gismonti au cœur de la forêt amazonienne sur Duas Vozes, au début des années 80.

Cependant, quelques milliers de kilomètres au nord du Brésil, c’est bien au fond des Etats-Unis qu’entraîne le duo. Miracle de la musique : on voyage également dans le temps, et les images qui naissent ont l’âge de la guitare de l’ancêtre McAlister. Oubliée, l’Amérique rurale d’aujourd’hui, qui s’étouffe dans son cholestérol entre une course de tractor pulling et le passage d’un avion fertilisant les champs de maïs. Ici, il y a de la rouille, des animaux, des fils barbelés, et c’est Jack Kerouac et Raymond Carver qui viennent parler du pays. Bendian crée de toutes pièces des ambiances sonores incroyables de justesse. Du fer, de l’eau, du bois et même quelques souvenirs des anciens Indiens se mêlent. C’est en fait avec l’Amérique elle-même qu’il joue. Au hasard des vingt-et-un instantanés, on passe des hangars métalliques et branlants à l’église dominicale, du lever de soleil, un jour de labeur, à une partie de pêche avec un oncle de passage (l’éblouissant « First Breathe in a Bean Field »). Quant à Johnson, impeccable aux guitares, il invente des mélodies que l’on a l’impression d’avoir entendu depuis vingt ans mais sans redite, et alterne accompagnements précis, courtes envolées de slide-guitar et mille autres découvertes acoustiques en toute tranquillité, impressionnant par la sérénité qui transpire sans relâche de cet album inclassable.

Ecouter les histoires de Charlie Shoe et Junk Fish revient à les vivre. Il existe peu de disques capables de générer autant d’images, de donner autant envie de partir en voyage. Au terme du périple, le tranquille « Forgotten Lullaby » évoque Pat Metheny et donne un peu envie d’en parler. Mais l’enfant de cinq ans qui écoute ce morceau vous parlera, lui, un papillon oublié qu’il a presque touché du doigt, et ses mots vaudront autant, sinon plus, que cette chronique.