FESTIVAL : PROGSOL 2007

  Lieu : Rockpalast, Biberist (Suisse)
Date : 26 et 27 octobre 2007
Photos : Claude Wacker

Déjà la sixième édition d’un des deux seuls festivals suisses dédiés aux musiques progressives – l’autre étant les Montreux Prog Nights –. C’est dans une nouvelle salle, le Rockpalast à Biberist près de Soleure, que les concerts se sont déroulés sur deux jours, à raison de trois formations par soirée. Festival international par excellence puisque pas moins de quatre pays furent représentés : Xang et Nemo pour la France, Whimwise et Galahad pour le Royaume Uni, Heart of Sun pour l’Italie et finalement Prisma pour la Confédération helvétique. Une affiche très intéressante qui n’aura malheureusement pas convaincu le Suisse moyen de quitter ses pantoufles au vu de l’auditoire plus que restreint qu’a compté ce festival. A quoi cela sert-il que des passionnés se décarcassent ?

Vendredi 26 octobre: premier soir

Xang

Set-list : Trenches – On Leave – My Own Truth – Mud – Verdun – Roommates – The Revelation – Misgivings – Sacrifice

Xang eut donc la lourde tâche d’ouvrir la soirée. La musique purement instrumentale de cette formation française aux carrefours du rock progressif, du jazz et de la musique expérimentale, constitua une mise en bouche appréciée du public très clairsemé de cette soirée. Xang ne compte à son actif que deux albums (dont le dernier traite de la Première Guerre mondiale) qui ont fourni naturellement matière à ce concert de bonne facture, malgré un son plus qu’approximatif et au volume sonore étrangement agressif. La musique toute en subtilités du quartette aurait en effet mérité bien mieux que cette infâme bouillie sonore qui aura malheureusement été le lot de tous les groupes de cette première soirée. A l’évidence, la responsabilité en incombe à l’ingénieur du son et non à la configuration de cette agréable petite salle qu’est le Rockpalast puisque le lendemain, le public a pu enfin bénéficier d’une acoustique grandement améliorée. Dommage pour les trois formations du vendredi !

La prestation de Xang malgré les problèmes cités, aura su convaincre les quelques personnes qui s’étaient déplacées, grâce à une mise en place jamais prise en défaut. La musique instrumentale est en effet un exercice de style qui n’accepte pas l’approximation puisque nulle mélodie vocale ne vient guider l’ensemble. Tout repose donc sur les ambiances et harmonies créées par les quatre musiciens, en particulier sur la guitare d’Antoine Duhem qui sait rester lyrique et mélodique même dans les moments les plus complexes. La musique de Xang, technique et racée, aura su pallier l’absence de chant par une mise en place maîtrisée de leur prestation. Encore une fois, dommage que le son n’ait pas fait honneur au groupe.

Nemo

Set-list : Apprentis Sorciers – L’Homme Idéal 2 – Même Peau, Même Destin – Une Question De Temps – Ici, Maintenant – Si – Pyramides – Les Temps Modernes – 1914 – Les Enfants Rois – Rappel : La Dernière Vague

On passe à la vitesse supérieure avec Nemo, fer de lance de ce renouveau progressif français de qualité (Ex-Vagus, Lazuli ou encore Alifair, le nouveau projet de ce grand guitariste qu’est Jean-Pascal Boffo), certes toujours très inspiré par l’inévitable Ange mais qui a su digérer cet héritage incontournable pour proposer une musique résolument neuve et moderne. A cet égard, la formule musicale proposée par l’équipe de Jean-Pierre Louveton (chant et guitare) sait s’affranchir de ce lourd héritage grâce, entre autres à une production « à l’américaine » avec des guitares placées très en avant du spectre sonore et une voix rock à la diction parfaite. Ainsi la musique de Nemo si elle peut faire penser au groupe de Christian Décamps, a davantage à voir avec le nouvel Ange qu’avec la formation des années soixante-dix. Mais ce n’est pas seulement à celle ci que l’on pense en écoutant Nemo. Dream Theater, Queen ou même Iron Maiden sont des influences patentes du groupe du Puy-en-Velay. Le côté « hard rock classieux » n’est pas uniquement dû à la construction point trop alambiquée des morceaux mais aussi à la guitare très « satrianienne » de Louveton qui joue d’ailleurs sur une Ibanez modèle Joe Satriani. Le mélange des genres proposé par Nemo est détonant dans la mesure où le chant typé « variétés » de Jean-Pierre Louveton – sans connotations péjoratives – peut faire penser tour à tour à Jean-Jacques Goldman, Daniel Balavoine ou Emile Wandelmer (Gold) ! (NdlR : mentionnons aussi l’impressionnante progression de JP Louveton dans la qualité de sa voix depuis l’année dernière !) Cette musique, essentiellement fraîche et accessible tout en restant ambitieuse, tant dans son fond que dans sa forme, a su captiver et dynamiser un public qui était jusque là resté sur la réserve, musique « cérébrale » oblige.

Finalement ce concert fut résolument rock’n’roll. La chaleur est montée de quelques crans dans l’auditoire tout acquis à la cause de ce groupe éminemment sympathique et diablement efficace. Nemo a choisi les titres les plus percutants parmi ses déjà cinq albums afin de concocter un show de presque quatre-vingt-dix minutes pour un public qui en redemandait. Il n’aura pas rendu la chose facile au groupe pourtant confirmé qui devait lui succéder : Galahad. A coup sûr, Nemo restera le premier point d’orgue de l’édition 2007 d’un Progsol finalement en demi-teinte.

Galahad

Set-list : Sleepless – Boy Eye – Sidewinder – Lady Messiah – Exorcising Demons – I Could Be God – Empires Never Last – This Life Could Be My last – Termination

Galahad ou l’éternel second couteau du neo progressif britannique. L’équipe de Stuart Nicholson (chant et tambourin) ne bénéficiera jamais véritablement de la renommée acquise par ses colistiers que sont Marillion, Pendragon, IQ ou Pallas. A tort ? Même si la musique de Galahad n’est en rien novatrice, cette opprobre jetée sur elle n’est pas vraiment excusable dans la mesure où les autres représentants du mouvement – Marillion mis à part – n’auront jamais brillé par leurs coups d’éclat révolutionnaires ou autres remises en cause drastiques. Il serait même judicieux de souligner que le groupe, responsable de plus d’une dizaine d’albums depuis le milieu des années quatre-vingt, a cherché à moderniser l’esthétique générale de sa musique depuis le début du nouveau millénaire. Pour preuve, l’excellent Empires Never Last sorti cette année et dont plus de la moitié sera exécutée ce soir. Le mets servi par les Anglais sera donc un mixte de neo prog pur jus ancré dans les années quatre-vingt rehaussé de saveurs nettement plus contemporaines à l’aide de samples et de guitares acérées. Certes, à certains égards, Galahad prête le flanc à la critique. En premier lieu à cause du chant et de la posture scénique extrêmement typées de Stuart Nicholson, très proches de celles adoptées par Fish époque Marillion. Faut-il d’ailleurs rappeler que Stuart a bien failli remplacer le géant écossais en 1988 lorsque le groupe opta finalement pour Steve Hogarth, histoire de repartir sur de nouvelles bases ? Il n’empêche que Stuart Nicholson est un excellent frontman, à l’instar de Peter Nicholls, Geoff Mann et autre Fish, justement. Le son, toujours aussi brouillon, laisse néanmoins percer les magnifiques envolées de guitare de Roy Keyworth – seul rescapé de la formation originelle avec Stuart Nicholson – très inspirées elles aussi par les lignes mélodiques de Steve Hackett (même son, même guitare et mêmes effets !) et voilà un autre motif de suspicion vis-à-vis de la musique du groupe. Un mélange d’ancien et de nouveau pour une prestation professionnelle qui n’a pourtant pas mis le public en extase. Irréprochable néanmoins.

Une soirée finalement mitigée en raison d’un son plus qu’approximatif et d’une audience peu réceptive, excepté pendant la prestation de Nemo, nonobstant les qualités intrinsèques indéniables des trois groupes programmés. Et ce n’est pas faute à l’organisation d’avoir cherché l’éclectisme au sein du microcosme progressif.

Samedi 27 octobre : deuxième soir

Whimwise

Set-list : Opening Books – Lies – Scurry Flurries – Coils & Cogs – Train of Thought – Looking & Learning – Deidre & Naoise – Not in My Name – Innocence

Deuxième soirée et l’on perçoit deux changements de taille par rapport à la précédente : le public, sans être une horde immense, est plus nombreux que le soir précédent et le son est enfin digne de ce nom ! Le premier ensemble à ouvrir les feux de la soirée est Whimwise, le projet de l’ancien guitariste de The Enid, Nick May. Il est accompagné par six autres instrumentistes pour jouer les morceaux de leur premier – et éponyme – album sorti en 2006. On se prend à rêver en voyant la composition du groupe : un contrebassiste, une violoniste, une flûtiste qui accompagnent la chanteuse et claviériste Alquimia, le batteur Steve Hughues (un ex de The Enid lui aussi) et Gonzalo Carrera aux claviers (Galadriel, Karnataka) ; le tout sous la maestria de Nick May, dont la chevelure relègue celle de Rick Wakeman aux oubliettes.

Quid de la musique ? On navigue dans une sorte de poème symphonique, proche de la musique de films fantastiques. Imaginez Harry Potter qui se bat contre Dark Vador dans les Terres du Milieu. Vous saupoudrez le tout de quelques petits lutins et d’une pincée de Mike Oldfield, et vous y êtes !

Qu’on ne se méprenne pas, pourtant. La musique de Whimwise est très arrangée, les musiciens jouent avec des partitions devant eux. On a droit à certaines parties absolument hallucinantes de maîtrise comme dans « Train of Thought ». Toutefois ne le cachons pas la sauce peine à prendre, le public semble peu réceptif malgré les inflexions vocales joliment celtisantes de la charmante Alquimia. La faute est essentiellement due à ces sons de claviers qui rappellent la bande originale de Goldorak d’une part, et à la batterie électronique d’autre part. Le son de Whimwise est trop synthétique et manque de chaleur même avec la présence d’une violoniste et d’une flûtiste.
Pour résumer notre impression sur ce concert, nous reprendrons à notre compte le commentaire non dénué de bon sens de ce spectateur éclairé : « J’ai eu le sentiment d’écouter la musique d’un film d’action ou d’épouvante selon les moments ….mais il manquait le film pour mieux suivre et comprendre. »

Heart of Sun

Set-list : The Last Experiment – Not Through Our Eyes – Evil Tree – Comfortably Numb – Into the Black Hole – Proxima Centauri – Solar Wind

Les Italiens de Heart of Sun jouaient au Progsol leur tout premier concert. Là aussi, ils interprétaient en majorité les titres de leur premier album éponyme, sorti cette année chez Galileo Records. De ce point de vue, on peut se réjouir de l’audace des organisateurs pour donner sa chance au groupe, lequel n’est néanmoins pas composé d’instrumentistes novices, faut-il le préciser ! La musique de Heart of Sun est du metal progressif technique (et à l’italienne) agrémentée d’un chanteur, Pino Tozzi, très stylé James Labrie.

A partir de ces constatations, comment évaluer la prestation des Transalpins ? Premièrement, le set est plus que correctement mis en place, les musiciens et le chanteur sont excellents dans leur style de musique. Mention au claviériste, Mark Vikar, qui, avec son synthé incliné, apporte une petite touche rock’n’roll des plus sympathiques. Est-ce réellement utile musicalement ? Peu importe. Le son est clair, même s’il est un peu fort. Normal pour du metal, direz-vous.

Le grand problème de ce genre de groupe est que la recette a été maintes fois entendue, et le fait que Pino Tozzi s’ingénie à singer James Labrie renforce cette impression. Chaque morceau comporte son moment de lutte intense entre guitare et clavier, entre descentes de gammes à la vitesse grand V et tapping supersonique. Le clou du spectacle est cette version proprement décevante de Comfortably Numb, où le solo tout en tension de Gilmour est remplacé par une démonstration de haute technicité. Certes, les musiciens sont appliqués mais trop de notes tuent la musique ! Heart of Sun a un bagage technique impressionnant, mais il lui faudra s’extraire de ses influences trop marquées pour parvenir à sortir du lot.

Prisma

Set-list : Paragon – Nobody – Feeling of Guiltiness – Glide in – Inner Circulation – Head Trip – Passion (The Highest Necessity) – Maslow – Worlds Finest – Another Brick in the Wall pt. 2 – Over Bodies and Cases – Genius – Rappel : Normal State

Des influences marquées, Prisma en a aussi. Mais force est de constater que les Suisses alémaniques ont mieux su les intégrer dans leur musique. Prisma, dont Valentin Grendelmeier, le guitariste, assurait un show avec son autre groupe Lockstoff, précédemment dans la soirée, eut la lourde tâche de clôturer ce Progsol 2007. Ce fut une réussite totale et une belle découverte pour votre serviteur.

Contrairement à Heart of Sun, Prisma est un habitué de la scène. Formé en 2002, les Argoviens ont su développer un show puissant et racé, en tous points remarquable. Evidemment, pour revenir à leur influence majeure, on ne peut pas ne pas nommer Tool et son univers noir et décalé ainsi que sa rage intelligemment maîtrisée. Heureusement, cet aspect se met en arrière plan au fur et à mesure car Prisma a bel et bien sa propre personnalité et son propre univers. Le concert est surtout consacré à l’album Collusion, sorti initialement en 2006 puis réédité en 2007 chez Galileo Records, à l’exception d’une reprise (dont on reparlera), d’un morceau issu de leur démo. (« Nobody ») et d’un nouveau, l’excellent « Worlds Finest ». Disons le clairement, le son développé par Prisma est le meilleur du festival, la mise en place des morceaux est impressionnante de précision. Le public a droit à un show rodé et professionnel tant soniquement que visuellement.

Le spectacle est assuré par l’excellent chanteur, Michael Luginbuehl, cheveux, visage et torse nu peints de blanc (on ne peut cacher l’influence de Maynard James Keenan) et par des projections du meilleur effet qui font paraître le quatuor comme des pantins désarticulés. Cela dit les véritables meneurs musicaux sont l’inventive section rythmique (Andi Wettstein à la batterie et Marc Muellhaupt à la basse) et surtout Valentin Grendelmeier qui fait feu de tout bois avec sa Stratocaster. Ne cherchant aucunement la démonstration technique, les sons qu’il en tire sont proprement grandioses et peuvent faire penser aux meilleurs moments de Porcupine Tree. Ils apportent un plus indéniable à la musique tout en finesse mais carrée du groupe. Même la reprise du célèbre « Another Brick in the Wall » subit ce traitement avec réussite et bonheur ! Le metal rock sophistiqué de Prisma a enchanté le Progsol et le groupe est en bonne voie pour une reconnaissance internationale méritée, si tant est qu’il puisse s’émanciper clairement de son influence « toolienne ».

Au final, cette sixième édition du Progsol a apporté son lot de confirmations avec un Nemo très en verve et au plus haut de sa forme, son ensemble de surprises, avec un Prisma à la violence sophistiquée, et aussi quelques déconvenues, au premier titre desquelles le mauvais son de la première soirée. Certains concerts, certes intéressants, ont été un peu en deçà de nos espérances. Néanmoins, on ne peut que louer l’esprit d’abnégation des organisateurs qui n’ont pas hésité à prendre certains risques pas toujours payants, dans la programmation du festival. On pourrait aussi fustiger le faible nombre de spectateurs, principalement le premier soir, et ce malgré la volonté affichée des organisateurs de miser sur l’éclectisme. Il est difficile de tirer des conclusions tant les points du vue pour expliquer cette désaffection du public sont divers. Néanmoins, la programmation de groupes qui transcendent ou traversent des genres, tels les fabuleux Prisma, peut apporter des solutions intéressantes sans pour autant que le festival y perde son âme !

Christophe Gigon et Jean-Daniel Kleisl

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