Massacre - Lonely Heart

31/07/2007

Par Mathieu Carré

Label: Tzadik / Orkhestra

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Massacre, voici un nom de groupe bien couillu, bien poilu, un groupe parfait donc pour assurer la première partie de Metallica au festival de Roskilde au Danemark en mai 2007. Cependant, derrière ce patronyme agressif ne se cache pas une formation de heavy-metal mais bien le trio survolté de l’improvisation qui secoue par intermittence le cocotier de la scène indépendante depuis plus de vingt ans. On retrouve donc Fred Frith, guitariste échappé des années Henry Cow, défricheur hors pair qui, lorsque l’on lui demande ses trois morceaux préférés cite Purcell, les Moines Tibétains et un de ses propres enregistrements, Bill Laswell, bassiste plutôt versé ces derniers temps dans d’ intrigantes productions trance ambient hypnotiques, et pour remplacer Fred Maher, Charles Hayward, membre de feu This Heat, météore extravagante où les morceaux bruitistes se jouant à la fois en vitesse 45 ou 33 tours côtoyaient les délires glacés d’une bande de punk qui s’accrocheraient des épingles à nourrice aux tétons. Clairement, Massacre ne pourra pas souffrir de la comparaison avec les « Four Horsemen » qui leur succèderont, tant leurs approches musicales sont éloignées dans leur forme.

C’est ainsi, devant un public probablement un peu surpris mais rapidement enthousiaste, que le massacre débute. En l’espèce, cinq morceaux soutenus avec brio par Hayward et Laswell, qui tiennent une rythmique quasi-tribale avec autorité pendant que leur compère Frith papillonne autour d’eux, tel un cameraman du tour de France qui ramène les images de l’église d’à côté pendant que les cyclistes turbinent sur leur machine. Les deux longs morceaux « Send » et « Gracias a la vida » le prouvent, passant par le solo décharné ou les répétitions épileptiques de notes aigues. Frith revient aussi régulièrement s’ancrer dans la puissance sous-jacente pour participer à l’orgie tellurique qui se déroule sur scène. On oublie alors l’image un peu guindée des trois lascars et leur restreint public habituel pour plonger tête la première avec les dix mille spectateurs dans ce trio incandescent, véritable Jimi Hendrix Experience remis au goût du jour. La communion est totale, apnée magistrale et contrôlée malgré tout. Tant de rage étonne de la part de musiciens qui n’ont plus l’âge de ces révoltes vaines, mais elle est bien là, intacte, à croire qu’à refuser de laisser leur musique se scléroser, Massacre se régénère à la même fontaine de jouvence… On pourra certes regretter quelques impasses, quelques détours inutiles, quelques pistes trop vite négligées au milieu du tourbillon, voire un morceau final hypnotique et plus synthétique qui malgré ses qualités jure un peu au milieu du joyeux happening. Mais étant donné que jamais l’intensité ne retombe, mieux vaut considérer ceux-ci comme les aléas inévitables d’une telle entreprise. Et d’apprécier l’ensemble sans modération.

Une nouvelle fois, Tzadik frappe fort dans l’intransigeance et ravira les nombreux fidèles de Massacre qui commençaient à désespérer de leurs idoles. Mais ce seront bien les spectateurs du Roskilde Festival qui auront le plus profité de ce retour étonnant : en enchaînant musicalement la virée à moto sans casque avec la nuit au creux d’une « bikeuse » à forte poitrine, ils auront goûté en une soirée tout ce que le rock peut leur fournir de meilleur.