Sleepytime Gorilla Museum - Grand Opening And Closing!

15/04/2007

Par Christophe Manhès

Label: The End Records

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Sleepytime Gorilla Museum est la concrétisation musicale et philosophique de trois musiciens expérimentés et passablement déconcertants : Dan Rathbun, Nils Frykdahl et Carla Kihlstedt. Et déjà, dans le nom du groupe, tout un programme de pur dadaïsme : force primitive, musée imaginaire et somnolence… Si ce mouvement artistique, parmi les plus importants et les plus novateurs du vingtième siècle, n’avait pas encore étendu son influence sur la musique rock avant-gardiste, et bien avec Grand Opening and Closing, dont il s’agit ici de la réédition de 2006 augmentée de trois bonus, c’est chose faite. La puissance créative et la beauté sombre qui s’en dégage peuvent être considérées comme un quasi-manifeste du genre. Et dire que l’album suivant, Of Natural History, sera encore plus convaincant, donne une idée de la capacité du groupe à maîtriser son sujet tout en l’affinant sans cesse.

Mais revenons à la musique de ce premier album, à ce Grand Opening and Closing qui incarne de manière particulièrement troublante, un brin gothique, un monde étrange où dansent des ombres menaçantes animées par une sorte de poésie noire, parfois aussi subtile que violente. La marmite est, comme il se doit, composée de nombreux ingrédients hétéroclites mais que le groupe a, au final, su rendre parfaitement cohérents et déliés. Percussions légères ou brutalement archéozoïques, bruitages inquiétants, metal sauvage, violon imprévisible, voix masculine d’outre-tombe ou féminine et spectrale, toute cette potion dégage évidemment des effluves sulfureux qui raviront les plus aguerris aux musiques extrêmes comme, et c’est bien ça force, ceux qui goûtent plus volontiers aux musiques progressives et à leurs indémodables standards que sont les albums de King Crimson période Starless and Bible Black et Red ou ceux, plus proches de nous, de Thinking Plague et 5uu’s.
Mais ne vous trompez pas, au contraire d’un Devil Doll, et malgré ses tendances d’expression nihilo-sabbatique, Sleepytime Gorilla Museum n’a rien de grotesque. Chaque titre est profondément original et va chercher très loin au-delà des clichés pour exalter la vision inquiète et désabusée du groupe sur notre civilisation. Dadaïstes et surréalistes ne cernaient pas mais laissaient la création les déborder. Grand Opening and Closing procède de la même manière en débordant les musiciens et en œuvrant comme des songes aux contours ambigus et révélateurs d’angoisses puisées dans les recoins de notre plus mauvaise conscience.

Pour ne rien gâcher, la production, qui a demandé un énorme travail au groupe, est, il faut le souligner, absolument remarquable : dynamique mais claire, naturelle, capable de mettre en valeur le talent individuel de chaque musicien tout en le fondant parfaitement dans l’ensemble. « Ambugation » par exemple, avec sa longue introduction ponctuée d’effets bizarres et intimistes, tous plus créatifs les uns que les autres, est emblématique de cette excellence qui culmine par la formidable puissance de son final. « 1997 » vous saisit par sa noirceur et sa virtuosité. Quant à « Powerless », c’est une incroyable plongée dans un monde anxiogène où résonnent des sons difficilement imaginables. Mais le morceau de bravoure, la quintessence du génie de Sleepytime Gorilla Museum, c’est le plus progressif de tous les titres, le plus crimsionnien aussi, l’énorme « Sleepytime » qui avance comme une marche funèbre irrésistible, terrifiante, pour se disloquer en un curieux feu d’artifice, scintillant et apaisé. Mais il faudra bien le long et avant-gardiste « Sunflower » pour laisser le temps de refroidir cette dernière débauche et clôturer l’album comme en suspension au-dessus d’un vide sidéral évoquant la mort. On pense à un autre final, tout aussi ultime, celui de la 15ème symphonie de Chostakovitch. Excusez du peu !

Mais passons ces digressions, peut-être un peu trop philosophiques, qui pourraient nous faire oublier que Grand Opening and Closing est tout simplement un formidable album de musique. Qu’on le perçoive comme un authentique manifeste esthétique, particulièrement intelligent ou comme une simple galette au carrefour de bon nombre de courants musicaux modernes, Sleepytime Gorilla Museum possède la vraie beauté du diable, celle à laquelle il est impossible de résister… Damned !