Dolorosa - De mutation en mutation

02/03/2007

Par Christophe Manhès

Label: Autoproduction

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La scène française serait-elle devenue une des meilleures ? Finie les trop envahissantes velléités similis pop ? Finie la variétoche comme canal dédié aux loueurs de cerveaux ? Après Biocide, Enhuma, Miss Trip, Zomb, Zaar — pour les sensations les plus récentes — voilà que l’on peut ajouter fièrement Dolorosa à cette liste non exhaustive de l’excellence dans le cœur des amoureux du rock aventurier.

Dolorosa, c’est en premier lieu Vincenzogrosso, déjà vingt ans de carrière, un acharné de la rythmique — et ça s’entend ! — qui, à la suite d’un souci à une jambe, a dû arrêter la batterie. Mais d’un handicap, il fait rapidement une force et un style en reprenant la vielle basse délaissée et en peaufinant sa science des percussions.
En second lieu, Dolorosa, c’est Nicolas Roger, le nouveau, un fameux guitariste celui-là, d’une étonnante concision créative et pour qui trois notes suffisent à faire dérailler la musique hors des sentiers battus. « Cor ne edito », le dernier titre de l’album, en est, de ce point de vue, bluffant.

Donc, après un excellent mini-album autoproduit en 2004, le groupe revient avec une galette de douze titres qui sonnent comme les douze coups de l’horloge avant que la nuit ne nous aspire vers l’entre-deux mondes. « Dolorosa, c’est le chemin de croix quotidien pour trouver un peu de lumière dans les ténèbres. Obscurité d’un monde en proie au cynisme et à l’inhumanité qui projette son ombre au plus profond des êtres et des âmes » (Nicolas Roger). Un vrai programme qui en langue musicale se traduit par un groove païen, sombre et hypnotique. Un peu dérouté au début par l’originalité et le dépouillement de l’ensemble, on prend néanmoins rapidement ses repaires pour découvrir, ravis, les grandes qualités de l’ensemble : la belle voix de Vincenzo, ni chanteur, ni conteur, mais un peu des deux ; les riffs tordus ; les ambiances en clair-obscur…
Et le prog dans tout ça ? Si Vincenzo revendique l’influence de groupes qui ont marqué l’histoire du mouvement progressif comme Van Der Graaf Generator, King Crimson mais surtout — les plus évidents à l’écoute — Magma et Can, son propre fricot donne dans un autre genre, un genre qui n’existait pas encore. On peut appeler ça aussi un style. C’est une sorte de zeuhl qui cultive une inédite symétrie entre «la nouvelle scène française» et un pop/rock contenu mais vicelard, capable d’exciter les oreilles les plus curieuses.

Dès le premier titre éponyme, « De mutation en mutation » — une petite bombe ronflante et douce-amère — le ton de l’album est brillamment donné. Il se poursuit sans baisse de régime, entrecoupé de deux courts et excellents instrumentaux, très krautrock mouvance Can, pour culminer enfin vers les trois derniers titres dont un merveilleux et très accrocheur « Eidolon ».

Laissez vous emporter par la pulsion, Dolorosa finira immanquablement par dompter un petit bout de votre cerveau. Sauf qu’eux n’ont rien à vous vendre de plus blanc que blanc mais, comme la meilleure psyché, à vous attirer vers un étrange voyage entre Montmartre et Kobaïa, via Teutonie.