Carnival Skin - Carnival Skin

17/01/2007

Par Mathieu Carré

Label: Nemu Records

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Carnival Skin, groupe fondé par le guitariste américain Bruce Eisenbeil et le batteur allemand Klaus Kugel, est une formation de jazz qui propose une musique improvisée. Pour résumer, les cinq musiciens (batterie, contrebasse, clarinette, trompettes et guitare) jouent du free-jazz et ce seul terme pourrait bien faire fuir certains lecteurs qui se seraient égarés parmi ces lignes – et ce vraisemblablement à juste titre.

Néanmoins, soucieux de ne pas traumatiser et terroriser d’emblée l’auditeur néophyte, Carnival Skin débute par un curieux mélange indécis de jazz conventionnel et improvisé qui ne convaincra finalement personne. Mais après avoir ainsi préparé le terrain, les opérations les plus extrêmes vont pouvoir se dérouler. Grondements anarchiques de contrebasse, évocations animales diverses sortant des instruments à vent, accords brisés et allers-retours épileptiques sur le manche de la guitare, les fauves sont lâchés. « Vade retro Satanas ! » s’offusquent les admirateurs des accords chiadés, du solo technique et des albums conceptuels ambitieux avec mode d’emploi intégré. « Est-ce donc encore de la musique ? ».
Au sens le plus communément admis du terme, peut-être pas. Il est plus question ici d’intensité, de tensions et de ruptures que de mélodies et de savantes transitions ; mais la même recherche de l’émotion demeure. A l’écoute de « Bobosong », on se voit caché dans la savane, à l’affût du moindre mouvement animal, une harmonie toute provisoire règne; mais avant de charger pour défendre sa famille, l’éléphante ne tapera pas la mesure avec ses pattes et quand le félin se décidera à foncer sur sa proie, ce sera sans le consentement de celle-ci, adversaires et non partenaires, le spectacle n’en sera pas moins fascinant. Incapable d’anticiper les événements, l’observateur tout comme l’auditeur de free-jazz n’est jamais entièrement en sécurité. Et si l’exploration ne suffit pas, l’introspection peut la suppléer, avec l’éblouissant « Iono » où un passant suit une fanfare d’école, juste assez longtemps pour se replonger dans son enfance; après quelques minutes les musiciens ont disparu, mais les souvenirs, multiples saillies de guitare éclectique, continuent de pleuvoir sur l’infortuné qui ne recouvrera la quiétude qu’au terme de dix minutes aussi poignantes que bruyantes, en croisant de nouveau la route de la lente procession.

Mis à part lors du dernier titre – qui reste dispensable – Carnival Skin réussit à maintenir l’intensité tout au long de cet album, notamment grâce au jeu tout en rupture de Bruce Eisenbeil. Cependant, un propos si intransigeant restera lettre morte pour l’immense majorité qui pense malheureusement souvent que l’appréhension de musiques « différentes » nécessite des efforts de la part de l’auditeur, alors que celui-ci a juste besoin d’être aussi libre que les musiciens qu’il écoute.