Sigurd - Doppelgänger

10/12/2006

Par Jean-Daniel Kleisl

Label: Gentlemen Records

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De sa main sans vergogne, un estimé confrère s’est posé la question suivante à propos de l’album de Sigurd : « Mais cela suffit-il de pomper et repomper le célébrissime Red de King Crimson, paru en 1974 déjà ? ». De sa main alerte (encore une histoire de « sa main »), votre humble serviteur se pose la question suivante : « Ah bon ? ». La bande de Robert Fripp serait-elle à ce point déterminante qu’il faille la citer sur quasi chaque chronique d’un album plus ou moins prog qui contient quelques dissonances guitaristes ? Si c’est parfois (souvent) nécessaire (voir notre chronique de La Diagonale du Fou), de nombreux abus de crimsoïte journalistique sont à signaler, à commencer par ce très intéressant Doppelgänger.

Sigurd fait partie de la déferlante indie et post rock qui secoue actuellement la Suisse romande. Le groupe est un duo formé par Mathieu Urfer et Sébastien Altevogt, tous deux ex-Chewy, groupe indie rock auteur de trois albums parus entre 1998 et 2003. Sur la base d’une simple alliance entre une guitare électrique et une batterie, les deux compères ont toutefois trouvé le moyen de se distinguer d’autres projets adoptant cette forme. Ainsi, tandis que l’un utilise une pédale de basse Hammond, l’autre manipule un octopad pour conférer un supplément mélodique inattendu. Ajoutons-y un glockenspiel pour apposer une teinte faussement enfantine, et nous voici avec une dizaine de comptines où l’électricité gronde et se répand en torrents furibonds. Les influences sont claires : Honey For Petzi, Chevreuil, Shellac. Et King Crimson dans tout cela ? Une sorte d’ancêtre très éloigné, un background lointain, au même titre que les Who, Led Zeppelin, Nirvana ou tant d’autres qui aimaient saturer leurs guitares.

Plus important, Sigurd est parvenu à varier sa musique entre des compositions alambiquées et des titres plus immédiats. La musique est essentiellement instrumentale, sans fioriture, directe, sans pour autant être simpliste, et surtout, elle a une composante très claustrophobique ! Néanmoins, cachée derrière cette impression de facilité faussement accentuée à renfort de guitares très noisy, cette musique demande une maîtrise de tous les instants. A ce titre, la structure des morceaux rappelle les complexifications d’un Honey For Petzi. Sur quelques pièces, Mathieu Urfer pousse la chansonnette. Loin des voix fluettes propres à la majorité des groupes du genre, Mathieu Urfer a une vraie personnalité et apporte un indéniable plus vocal à Sigurd (écoutez « Sonar, Sonar »). Il apporte aussi une touche d’humour bien grinçante (« No Sex, No Drug, No Rock’n’Roll »).

En quarante-cinq minutes, Doppelgänger démontre que la scène indie est encore très vivace en Suisse romande. L’album, loin d’être un clone de King Crimson, a une réelle personnalité et s’écoutera encore avec plaisir dans plusieurs années. De nombreux morceaux de l’album risque de faire très mal en concert. A ce titre, les amateurs qui ont pu suivre Sigurd dans sa récente tournée avec Honey for Petzi ont eu l’occasion de se rendre compte de l’impact scénique du duo lausannois !