Gnidrolog - In Spite Of Harry's Toe-Nail

04/12/2006

Par Christophe Manhès

Label: BMG

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Si, du point de vue du succès, Gnidrolog est un lilliputien, du point de vue du talent c’est sans aucun doute un géant. Et il faut sauter sur chaque occasion de remettre ce groupe à sa vraie place, parmi les grands du rock progressif, alors que le sort que lui réservent les anthologies est scandaleusement indigne de sa musique. Précurseur, profondément original et d’une inoxydable modernité, Gnidrolog a délivré au début des années 1970, pendant la période musicale la plus luxuriante, deux albums aussi parfaits l’un que l’autre, mais pratiquement ignorés à leur sortie. Par quel sortilège ?

Venons en tout d’abord à ce nom curieux de Gnidrolog qui ne veut rien dire, et pour cause puisqu’il s’agit de l’anagramme du patronyme des deux frères Goldring, les leaders du groupe : Colin, chanteur multi-instrumentiste, et Stewart, guitariste. Formés en 1969 et complété par Peter Cowling à la basse et Nigel Pegrum à la batterie, nos anglais vont pendant trois ans rechercher leur style en tournant inlassablement dans le circuit classique de la musique rock d’outre-manche. Ce n’est donc qu’en 1972 que sortira leur premier album, le hanté et très inspiré In Spite Of Harry’s Toe-Nail.

Pour décrire In Spite Of Harry’s Toe-Nail, il faut penser à une sorte d’accouplement des styles de deux ténors du prog anglais : Van Der Graf Generator pour l’austérité et le lyrisme, et King Crimson pour ses breaks inouïs et l’efficacité provocante des idées. Autant dire que Gnidrolog est un groupe radical et absorbé par une recherche formelle intense. À commencer par le son, véritablement atypique pour l’époque, préfigurant le style indus qui, en réaction aux productions ultrasophistiquées des années à venir, expurgera de ses propres productions toutes formes de broderies mielleuses et envahissantes, pour ne conserver que la chair âpre et noueuse du rock urbain.
Omniprésente, la voix de Colin Goldrin fait également beaucoup pour rendre le groupe unique. Aussi marquée mais nettement plus attachante et habitée que celle d’un David Surkamp des Pavlov’s Dog, cette voix haut perchée, particulièrement intense, ajoute au style du groupe une touche fascinante que renforce, il faut le souligner, le souffle acide de la flûte de Colins, très éloigné des cabrioles rock’n’roll d’un Jethro Tull ou les habituelles légèretés champêtres du folk.

Pour prendre la mesure de la fertilité artistique du compost, il suffit de se pencher sur le titre « Snails », récemment repris par le groupe italien Areknamès qui s’y entend en valeurs seventies. Ce diamant brut, érigé de riffs rageurs, harcèle nos nerfs en les soumettant à des tensions mélodiques d’une sensualité venue d’ailleurs. De fait, avant « Starless » de King Crimson ou « Relayer » de Yes, ce titre représente certainement une des créations les plus fortes du courant progressif.
Quand aux autres plages, toutes sont remarquables, jusqu’à « In Spite Of Harry’s Toe-Nail» qui clôture l’album et que n’aurait pas renié un Wishbone Ash. En forme de trompe-l’oeil, ce long morceau semé d’excellents soli de guitare se trouble peu à peu pour s’achever par un étonnant mais bref tête-à-queue. C’est que Gnidrolog se situe du côté obscur de la création, là où le progressif a toujours plongé ses racines : hors des conventions.

Vous l’aurez compris In Spite Of Harry’s Toe-Nail est un incontournable et, à l’image de sa pochette, une œuvre singulière et troublante. Hors du temps, comme tous les vrais chefs-d’œuvre, c’est aussi une expérience auditive qui 35 ans plus tard reste toujours d’actualité.