Toby Driver - In the l... l... Library Loft

17/04/2006

Par Djul

Label: Tzadik / Orkhestra

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A 28 ans à peine, le jeune Toby Driver est déjà un artiste accompli. Meneur des turbulents Kayo Dot (évoluant dans un registre à la fois progressif et planant, que l’on qualifiera de « art rock ») et de feu Maudlin of the Well (probablement plus « metal » et agressif dans l’esprit), ce multi-instrumentiste trouve le temps de composer pour lui-même, alors qu’il est déjà à l’origine des principaux morceaux des deux groupes précités. C’est ainsi que l’américain propose un nouvel album sous les couleurs du label de John Zorn, Tzadik, et sur lequel il joue de tous les instruments, et ils sont nombreux, et souvent surprenants : cloches, trombone, voire… deux bouches collées l’une à l’autre ! Une bizarrerie parmi d’autres, comme « Brown Light Upon Us », enregistré dans une pièce attenante à celle dans laquelle Driver joue le morceau, toutes portes fermées !

Deux illustrations donc de l’ambition animant l’artiste, à savoir de faire fi des conventions de composition, d’instrumentation et même de production pour déstabiliser son auditeur et surtout créer un art nouveau. Une démarche qui encore une fois n’a trouvé à ce jour qu’une seule appellation, celle d’« art rock ». Et une démarche qui nécessite une implication toute particulière, de sorte que vous n’écouterez pas In the l… l… Library Loft d’une oreille discrète en faisant votre ménage! « Kandu vs Corky » est d’ailleurs tout à fait représentatif du disque, puisque ce premier morceau d’introduction constitue une sorte de variation autour d’une tonalité de cloche, retravaillée à l’infini, créant un sentiment d’attente mais aboutissant à une lancinante rythmique qui ne prendra en réalité jamais fin. Le paroxysme de cette approche reste cependant le morceau-titre, qui a été entièrement joué à deux personnes sur chaque instrument (violon y compris) et sur chaque voix (d’où le chant « à deux » visé plus haut), sur un fond de « néo-RIO » abstrait assez réussi.

Mais l’exercice trouve vite ses limites, puisque sur quatre longues plages, seul le premier et le second titre constituent des morceaux à proprement parler. Les tentatives susmentionnées sur « Brown Light Upon Us » ne sonnent pas « expérimentales – révolutionnaires », mais juste comme un brouillon de composition enregistré avec un verre renversé sur la tête du micro et au cours duquel il faut littéralement tendre l’oreille pour entendre quelque chose. « Eptaceros » sauve les meubles après plus d’une quinzaine de minutes de frustration auditive, et dessine une lente montée entre voix et instruments (à cordes en introduction mélodramatique, à vents pour un final déchirant), très émouvante. Ce titre est le dernier composé par Driver et il est évident que l’on espère y voir les prémisses de sa prochaine tentative solo.

Après cinq albums en groupe et un premier essai en solo, la carrière de Toby Driver est déjà bien remplie, mais si son dernier groupe, Kayo Dot, est à la pointe de l’expérimentation musicale, il sait aussi ne pas oublier l’auditeur auquel la musique est destinée. In the l… l… Library Loft est un laboratoire de savant fou, tellement pris par ses inventions qu’il oublie parfois à quoi elles servent. Cet album est donc avant tout réservé à ceux qui prêtent plus l’oreille à la forme qu’au fond, bref à ceux qui sont prêts à s’enfermer chez eux et à prendre le temps nécessaire pour comprendre la démarche de l’artiste. Mais combien, parmi ces « happy fews » apprécieront l’ensemble du résultat final ?