Sleepytime Gorilla Museum - Of Natural History

22/01/2006

Par Jean-Daniel Kleisl

Label: Web of Mimicry

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Georges W. Bush et sa clique, à la tête du pays responsable de plus de 25 % des émissions de gaz à effet de serre, devraient tendre l’oreille à cet album qui n’est connu que de quelques milieux underground. En effet, du point de vue d’un rorqual bleu ou d’un lombric, l’espèce humaine industrielle et post-industrielle est le pire parasite que l’histoire de la planète ait connue. La notion de progrès industriel est reine aux cours des XIXe et XXe siècles – qu’elle soit dans une conception capitaliste ou communiste – mais est remise en question au début du XXe siècle à travers une redécouverte de la taxonomie médiévale (théories de John Kane et Lala Rolo). On arrive à la conclusion, quasi-prouvée aujourd’hui, que l’impact humain sur ce qu’on appelle la biosphère excède le niveau des plus grandes glaciations, et est comparable à un phénomène de l’ampleur de celui de la disparition de plus de 80% des espèces animales (dont les dinosaures) et végétales, il y a 65 millions d’années.

Mais que ces théories d’écologie politique ont à voir avec un album ? C’est simplement un moyen comme un autre de présenter Of Natural History, l’un des meilleurs concept albums sortis ces dernières années. Sleepytime Gorilla Museum est issu de la scène expérimentale underground de la Bay Area californienne et a été créé par deux ex-membres de Idiot Flesh (Dan Rathbun et Nils Frykdahl), assistés par la violoniste Carla Kihlstedt (Tin Hat Trio), tous trois étroitement associés à la compagnie de danse Butoh américano-japonaise Ink Boa.
Dès le premier album publié en 2002, Grand Opening and Closing, la musique de SGM se présente comme une antithèse complète du rock actuel. La musique rock ne vaut rien si elle ne présente pas une puissante consistance anti-politique et affirmativement nihiliste. Ainsi, après le RIO, bienvenue au RAR, le Rock Against Rock! Ce n’est donc pas par hasard que le groupe se trouve signé par Web of Mimicry, le label de Trey Spruance, l’ex-gratteux de Mr. Bungle.

Présentant une musique à la frontière du King Crimson de l’époque Larks’ Tongues in Aspic, du death metal, de Mr. Bungle et des certains groupes de post-RIO comme Thinking Plague, SGM a de plus l’originalité de jouer avec une instrumentation très « customisée » (Slide-piano Log, percussion guitar, Electric Pancreas, Pedal-Action Wiggler) sans compter les glockenspiel, xylophone et autres flûtes, et bien sûr le divin violon de Carla Kihlstedt. L’influence crimsonnienne est présente, avec ses montées et descentes pleines de tension. De même, l’imagerie luciférienne propre à Crimson est reprise par SGM, comme dans les deux premiers morceaux de l’album.
L’impressionnant travail vocal fourni par le groupe est remarquable, particulièrement pour Nils Frykdahl, qui passe sans hésiter d’une voix de basse sublime (« A Hymn to the Morning Star ») à des notes très aiguës, sans parler de passages vocaux extrêmement agressifs tout au long de l’album. Dans ce domaine vocal, la charmante Carla Kihlstedt n’est pas en reste, sa voix rappelant par certains de ses accents celle de Björk (« Phtisis »).

Sur la base des conceptions de la notion de progrès vont s’affronter sur cet album deux théories antithétiques et radicalement anti-humanistes qui, plongeant toutes deux dans un nihilisme extrême, aboutissent à un seul résultat : la fin de l’humanité. A droite, les Futurists, où chaque génération humaine supplante (et détruit) la précédente grâce au progrès, et à gauche le Unabomber, pour qui le progrès industriel aboutit à la destruction de l’humanité (en pratique, il veut détruire la technologie par le terrorisme – SGM apprécie tout particulièrement les écrits radicaux de Ted Kaczynski). Cette dispute est parsemée de références à l’actualité, qui lui confèrent une connotation profondément inquiétante et sombre. L’album se termine par une indifférence totale devant la destruction de l’Occident («Cokroach») : « Cafard, tes problèmes ne sont pas les miens ».

Inquiétante, réaliste de surcroît si on la met en regard des propos récents d’un Hubert Reeves (l’humanité serait en danger dans son existence même si elle continue à dilapider le capital biologique terrestre), cette conclusion rompt radicalement avec les concepts ésotériques qui foisonnaient dans le progressif des années 70. Au croisement de plusieurs genres et ne pouvant laisser indifférent, SGM propose tout simplement avec Of Natural History l’un des albums les plus originaux de cette décennie. Les amateurs de King Crimson, de RIO et de metal qui sort des sentiers battus se réjouiront et espéreront sans doute une prochaine tournée européenne !