Kate Bush - Aerial

16/11/2005

Par Djul

Label: EMI

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Douze ans. C’est ce qu’il aura fallu attendre aux fans de Kate Bush pour que l’Anglaise sorte d’un hiatus musical prolongé pour cause de maternité. Au sortir d’un The Red Shoes très en deçà de ses précédentes œuvres, l’ex-protégée de David Gilmour avait tout simplement disparu de la surface du monde musical pendant presque toute la décennie 90, de sorte que l’annonce de son retour sous forme d’un double album avait attisé toutes les rumeurs.

Le voici donc, cet Aerial bicéphal, à l’image du gigantesque Hounds of Love : une partie « chansons » et une partie concept, respectivement dénommées A Sea of Honey et A Sky of Honey, et représentées par la pochette, qui évoque aussi une onde magnétique. Une partie pour la vie quotidienne et une autre pour la rêverie, comme l’atteste le splendide livret.

A l’évidence, Aerial est un très bon disque. Mais il est tout aussi patent que la folie qui animait Kate Bush s’en est allée avec les années : l’adolescente tourmentée et un peu délurée qui jouait de sa voix comme nulle autre a mûri, et c’est aujourd’hui une mère de famille, qui s’adresse désormais à son public dans un registre plus conventionnel. En revanche, une nouvelle atmosphère apparaît : l’isolement. Que ce soit dans sa description de sa vie quotidienne, de son entourage ou dans celle des jeux avec son fils Bertie, tout le disque semble bel et bien avoir été construit en parallèle à une vie privée un peu recluse, ce qui confère au disque une ambiance très particulière, presque « Kubrickienne ».

A Sea of Honey est un recueil de morceaux plus ou moins immédiats. « King of the Mountain » est bien entendu le titre le plus à même de constituer le « single » dont EMI avait besoin pour le lancement, avec ce qu’il faut de sonorités rétro pour attirer le « public cible », mais qui se révèle aussi partiellement après un certain nombre d’écoutes.
Le reste est apaisé, mais splendide : les cordes de « Bertie » proposent des mélodies « baroques » décalées du meilleur effet, et nous rappellent qu’il s’agit là du dernier travail de Michael Kamen, « How To Be Invisible » sonne comme du Talk Talk avec son beat atmosphérique et « Pi » voit l’Anglaise réciter les chiffres du nombre magique avec sensualité.
Mais point de sons invraisemblables, point de démesure. C’est d’ailleurs sur les morceaux les plus épurés que Kate Bush nous scotche vraiment, avec un simple piano : « Mrs. Bartolozzi » fait vibrer en contant la vie tristement monotone d’une ménagère, et « A Coral Room », dédié à la mère de Kate Bush, récemment décédée, cloue littéralement d’émotion pendant cinq minutes avant de terminer le disque de manière brutale et interrogative. Au final, sept chansons qui apportent toutes une variation intéressante autour de l’univers de l’artiste.

La deuxième partie de l’œuvre ressemble à un poème païen à la gloire de mère nature : s’ouvrant sur des bruits d’oiseaux, puis des chants et des rires et se clôturant sur un envol assez étonnant, on y retrouve en partie « l’ancienne Kate Bush ». Ici, le talent de la compositrice est multiforme et emprunte au jazz-fusion (« Sunset » et ses guitares flamenco), à la pop (« Somewhere In Between »), au rock (« Nocturn »), à l’électro (le brûlant « Aerial ») voire … au progressif (« Prolog », très axé sur les claviers) ! Sur ce pavé de quarante minutes, tout s’enchaîne naturellement (les premiers morceaux étant très intelligemment liés) et la musique est emprunte de féminité, une qualité finalement assez rare chez une artiste rock.

Moins hantée qu’auparavant, la voix reste reconnaissable entre mille et ne semble pas affectée par les années. De même, elle persiste dans les acrobaties et « expérimentations » qui ont fait sa légende : murmures et chuintements sur « Mrs. Bartolozzi », « pétage de plombs » intégral sur « Aerial », etc. On retrouve également quelques voix masculines, ce qui ne manquera pas de surprendre à la première écoute : voix narrées de Rolf Harris du second disque ou passage chanté par Michael Wood au milieu de « A Coral Room ».

La production n’est pas toujours optimale : avec des sonorités parfois trop synthétiques et un mixage presque brouillon, les subtilités d’Aerial ne sont pas toujours mises en valeur, même si les passages calmes, les plus nombreux, sont irréprochables. On aurait cependant apprécié voir Kate Bush s’allier à un producteur extérieur plutôt que de s’enfermer dans son propre studio avec son matériel d’époque, même si elle n’a que rarement procédé autrement.

Le génie de la belle Kate s’est donc patiné, contrairement à celui de Peter Gabriel, resté intact : la folie a disparue pour laisser place à l’expression d’une femme apaisée et particulièrement talentueuse. Mais ce retour reste gagnant, pour de nombreuses raisons : l’on n’attendait plus ce disque après un tel silence radio, et surtout, il est globalement très bon. Enfin, on ressent un réel plaisir à voir les médias les plus « trendy » se prosterner devant Kate Bush, et lui reconnaître l’antériorité sur Bjork, Tori Amos ou Alison Goldfrapp, et enterrer Madonna… Ce disque constitue donc aussi la preuve que l’on peut vieillir heureux.