Frédéric Beigbeder - Bande Originale de Ma Jeunesse (poisson d'avril)

01/04/2005

Par Djul

Label: Warner Music France

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Vous ne le saviez pas, et pourtant oui. Derrière ses lunettes et son air faussement benêt se cache un vrai défenseur du progressif. Conscient de son impact médiatique international, Frédéric Beigbeder n’a pas hésité à donner un peu de sa renommée à ce mouvement trop méconnu qui l’a pourtant bercé, et même un peu de sa plastique « plastique » sur ce disque-compilation dont il n’a pas composé une ligne. Il est vrai que l’auteur n’est pas musicien, et qu’il a pourtant réussi à sortir un disque à son nom : quel génie !

Mais, au-delà de cet investissement personnel, il y a un cri de révolte. Alors que certains pensent que le prog s’est arrêté dans les années soixante-dix, Frédéric dit « non » : il a seulement « progressé » pour prendre une forme plus vicieuse et s’insérer dans les boîtes de nuit et sur les posters des chambres de jeunes filles. Et Beigbeder de démontrer brillamment cette théorie au long des dix neuf titres de cette compilation.

Les évidents tout d’abord. The Buggles, prolongement de Yes via Trevor « le crapaud » Horn (comem l’ont surnommé les fans de Yes orphelins d’Anderson) et Geoff « Asia » Downes. Pour pouvoir intégrer le mythique groupe en remplacement d’Anderson et Wakeman, Steve Howe leur demanda d’écrire une chanson démontrant leur amour du prog. Et le duo de dénoncer avec ce titre culte à la ligne de chant limpide comment le système des clips a tué les grands hérauts de la Cause. Embauchés ! Trevor continuera sa carrière expérimentale avec Frankie Goes To Hollywood. Autre titre connu des amateurs, « Money », méconnaissable dans cette version des Flying Lizards : quel travail de reconstruction !

Mais passons à la face cachée du progressif eighties. Visage est un groupe mystérieux, qui aimait se maquiller sur l’exemple du Genesis de Gabriel. Amateurs de progressif anglais, ils demandèrent à Kate Bush de prononcer dans un français parfait ces quelques lignes : « Sens la pluie comme un été anglais / Comme les notes d’une chanson lointaine ». Du grand art lyrique, assurément. Jacno, avec son « Rectangle », mettra tous les amateurs de claviers d’accord. Magnifique ritournelle de moins de trois minutes – et de quelle densité d’idées ! – ses sonorités inattendues (« pouet pouet », « moin moin ») révolutionnent le monde de la musique et fait gagner des fortunes au constructeur Bontempi. Le même Jacno composera un hymne à sa muse d’alors, la belle Lio, pour « Amoureux Solitaires », où le timbre si délicat de la Portugaise, en exil d’un pays qui ne comprend pas son art, fait merveille. Bronsky Beat ? Sans Jimmy Sommerville, point d’Andre Matos ni d’Angra : ce dernier lui reconnaissant la paternité du fameux cri suraigu partant du (bas) ventre, qu’il inaugure sur ce « Why », et sur lequel David Jackson de VDGG sort un solo d’enfer, en guest star incognito.

Car, de peur d’être reconnues et pourchassées, les vieilles gloires de la décennie précédente préfèrent militer pour le prog au sein de la résistance, à l’image de la série culte de l’époque, « V ». Giorgio Moroder, producteur de David Bowie et Van Halen, de la B.O.F. du film Electric Dreams, mais surtout de Flashdance et d’un tube oublié avec la splendide Amanda Lear (« From Here to Eternity », repris ensuite par Iron Maiden), aide ce mouvement underground et laisse ses claviers à Rick « The Wizard » Wakeman sur « Midnight Express ». Manque de pot, en jouant avec sa cape sur la figure dans le clip pour éviter tout risque de délation, Rick ne sera pas en mesure de toucher un euro de royalties sur ce titre oscarisé comme meilleure bande originale (l’italien récidivant avec Top Gun, et « Take My Breath Away » avec Roger Waters aux claviers-basse, pour cette introduction devenue un classique).

Mais l’exemple le plus marquant de cette résistance des artistes progressifs dans les années quatre-vingt restera bien entendu Orchestral Manœuvres in the Dark, à la carrière trop courte, leur nom ayant permis de dévoiler leur véritable identité : Keith Emerson devra s’en remettre aux bandes originales pour vivre (NightHawk, avec Silverster « Sly » Stallone » et un dessin animé Marvel, Iron Man). Tony Levin deviendra bassiste de Catherine Lara, Jeanne Mas et Bonnie Tyler, élevant au d’art la variété à chanteuse permanentée. Le dernier membre maudit de ce trio n’était autre que Jon Anderson, dont la voix grave sur « Enola Gay / You should have stayed at home yesterday » avait dû être trafiquée, le petit chanteur étant incapable de chanter ses lignes dans un registre aussi grave. Même punition que ses compères, il dut, embarras suprême, chanter sur la bande originale du kitschissime Legend de Ridley Scott, sur fond de Tangerine Dream (quelle torture!).

Cruel destin que celui d’ Orchestral Manœuvres in the Dark, à l’image d’une décennie en forme de chasse aux sorcières pour nos amis proggeux. Pourtant, leurs efforts ont payés et se voient enfin reconnaître par Frédéric Beigbeder. Espérons que d’autres artistes majeurs de leur temps, comme Jean-Pierre Pernault ou Cécile Simeone, sauront porter très haut les couleurs de notre musique préférée et intemporelle.