Saens - Prophet in a Statistical World

21/08/2004

Par Djul

Label: Cyclops Records

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Membre du club très fermé des groupes de progressif français signés sur un label étranger, en l’occurrence chez les Anglais de Cyclops Records (Pineapple Thief, Grey Lady Down et autres Land’s End), Saens propose son troisième album, Prophet in a Statical World dont le thème a été inspiré par les visions du futur de différents écrivains : George Orwell – 1984 et son Big Brother qui anticipait l’arrivée de Loana -, H.G. Wells et sa machine à voyager dans le temps, une idée validée plus tard par un physicien tirant la langue ou Huxley – Le meilleur des mondes, une description terrifiante que Rael aimerait mettre en pratique. Bref, des imaginaires qui feraient presque partie de notre quotidien !

Le grand professionnalisme avec lequel a été réalisé ce disque se remarque d’emblée : production, mise en place, technique, Saens est rarement pris en défaut sur la forme. Un premier constat en forme d’exemple à suivre pour bien des formations, francophones ou non ! Une explication, également, de l’intérêt de Mellow Records (qui sortit le premier album du groupe, sous le nom de Sens), puis de Cyclops (pour son successeur, Escaping from the Hands of God) pour le groupe.
Sur le fond, Saens évolue dans un registre que l’on peut qualifier de néo-progressif, même si ses membres ne semblent pas toujours d’accord sur l’adjectif. Les sonorités de claviers, très synthétiques, les climats souvent tempérés et atmosphériques rappellent Arena ou IQ… la sophistication en plus. Car la (relative) simplicité des thèmes développés par les deux groupes anglais précités ne peut être comparée à la complexité de la musique des jeunes français : compositions longues et à tiroirs, passages instrumentaux très développés et diversité des influences, voilà le facteur qui extirpe sans difficulté Saens de la masse du mouvement néo.
Autre spécificité, les titres sont parfois très énergiques, à l’instar de « Time Machine », et ses rythmiques acérées, ou de « Revolution », qui démarre comme The Final Cut, avant de partir sur des phrasés très Queensrÿche. Le disque est scindé en deux parties : la première, certes plus aventureuse musicalement, semble moins cohérente que la seconde. A ce titre notons que les morceaux-titres « Statistical World » et « The Prophet » constituent sans doute les points culminants de l’album, le premier grâce à des passages metal progressif du meilleur effet, et un solo de guitare final étourdissant, le second grâce à son final épique à la IQ. Le chant de Vynce Leff, en anglais, est agréable à l’écoute, et étonne souvent par sa justesse, notamment sur les passages en « décrochage », comme sur « Lenina ». Ce dernier titre est d’ailleurs exemplaire sur ce point, avec l’intervention réussie d’un chœur que l’on retrouve plus longuement sur « Libera Me ». L’accent anglais est globalement maîtrisé, même si des progrès sont encore possibles. Autre « reproche » éventuel, l’aspect parfois trop passionné de la voix, comme sur « Forbidden Dreams ».
Décidé à noyer l’auditeur sous ses compositions, Saens a ajouté un disque bonus, malicieusement nommé Dodecamania, composé de trois longs titres épiques, pour une durée totale représentant celle d’un album ! Le premier se base sur Les Souffrances du Jeune Werther de Goethe pour décrire un cycle de vie, la seconde moitié du morceau étant de haute volée. Le chant sur ce morceau est en français, et Vynce y semble tout aussi à l’aise. « Game of Patience » rappelle les titres les plus cohérents du premier disque et aurait mérité d’y figurer. Enfin, « The Gevaudan Beast » démontre toute l’expressivité de la musique de Saens, qui s’essaye ici à un registre plus sombre avec talent, malgré quelques longueurs.

Les amateurs de progressif mélodique et de néo-progressif seront très probablement séduits par Saens et son Prophet in a Statical World, tant ils se distinguent du traditionalisme voire du passéisme de certains « collègues », comme Galahad en son temps. Les autres, moins attirés par le progressif romantique et expressif, tomberont peut-être sous le charme d’un album complexe, où pas une minute ne se passe sans une bonne idée. C’est d’ailleurs cette avalanche de plans qui finalement dessert un peu le groupe, tant il est parfois difficile de le suivre tout au long d’un morceau. Saens s’affirme en tout cas comme une valeur sûre du progressif français, et marquera les esprits avec ce troisième album d’une rare sophistication.