John McLaughlin and the 4th Dimension

23/05/2017

New Morning - Paris

Par Thierry de Haro

Photos: Christian Arnaud

Site du groupe : http://www.johnmclaughlin.com/

Setlist :

1ère Partie : Meeting Of The Spirits – Miles Beyond – New Blues, Old Bruise – Abbaji / Love & Understanding – Lotus On Irish Stream - Here Comes The Jiis . 2ème Partie : El Hombre Que Sabia - The Creator has a Masterplan – Gaza City - Vital Transformation – Sanctuary – Senor CS – Echoes From Then. Encore : You Know You Know

Le mois de Mars n’a pas fini de dérouler son premier jour qu’une foule compacte se presse aux abords du New Morning, complet pour la circonstance. Il faut dire que les concerts de John McLaughlin à Paris sont plutôt espacés (le dernier en date était avec Zakir Hussain, fin 2013) – et ceux programmés avec son groupe, The 4th Dimension, extrêmement rares (Juillet 2011 pour la dernière fois). Il était alors évident que dès l’annonce de la venue du maître de la guitare dans la capitale, les places se vendraient comme des petits pains : il fallait donc arriver tôt pour être bien placé et notre équipe de choc s’était positionnée dans les premiers rangs pour ne rien rater de cet évènement unique !

Ferveur des grands soirs, ambiance décontractée où chacun discute avec son voisin, où John rigole avec ses amis dans la salle. L’excitation est palpable parmi le public, et va monter d’un ton dès les premiers mots de John sur scène, annonçant une ‘traversée des époques’ par la musique qui va être jouée. Bien évidemment, ces paroles font écho aux désirs d’une salle comblée qui applaudit déjà avec enthousiasme à l’idée d’écouter en live la musique du Mahavishnu Orchestra des années soixante-dix. Et John de conclure avant d’entamer son périple musical : ‘Comme d’habitude, on va jouer comme si c’était notre dernier concert … on ne sait jamais’. Toute une philosophie de vie à travers ces quelques mots … puis une projection intemporelle dans cette Quatrième Dimension sonore, celle où l’espace-temps fait un bond en arrière d’une petite cinquantaine d’années, et nous renvoie vers le sublissime « Meeting Of The Spirits » ! Le répertoire sera d’ailleurs illuminé par l’interprétation de plusieurs titres du Mahavishnu, groupe si essentiel dans l’histoire du jazz-rock. Pour preuve, le titre suivant, « Miles Beyond », est un vibrant hommage à son héros personnel, Miles Davis, le révolutionnaire et génial créateur de ce mouvement, dans lequel il l’embarqua (avec notamment un titre à son nom sur l’étourdissant « Bitches Brew »). Puis John nous amène trente-trois ans plus loin, où le bien nommé « New Blues, Old Bruise  » n’aurait pas dépareillé dans le tourbillon seventies : envolées guitaristiques, saupoudrées avec délicatesse par les doigts de Gary Husband aux claviers sur un nappage rythmique de toute beauté, assuré par le ‘local de l’étape’, Etienne M’Bappé et l’excellent Ranjit Barot à la batterie. Somptueux !
Petite interruption où le Maestro nous explique en s’asseyant quelques minutes qu’il s’est … fracturé la clavicule récemment ! Puis interprète « Abbaji » surnom donné à Alla Rakha, source d’inspiration omniprésente pour John Mc Laughlin, grand maître de tablà et compagnon de scène de Ravi Shankar … mais aussi père de Zakir Hussain, percussioniste de Shakti, avec qui John a commis de purs joyaux musicaux par le passé. Pour reprendre l’expression de John ‘on continue à marcher dans les rues de la mémoire’ et c’est une salve d’applaudissements qui accueille « Lotus On Irish Stream » du Mahavishnu. Ambiance épurée, plénitude totale, on s’enfonce dans le bien-être tel le ruisseau qui coule et rince de son eau claire les derniers tourments du quotidien. La fin du premier set se termine sur une nouvelle dédicace à ‘Mandolin Srinivas’, « Here Comes The Jiis », que tout le monde appelait Jiis (qui est l’expression du respect et de l’affection), et qui est parti il y a deux ans et demi maintenant. Les nappes de claviers enlacent d’emblée l’auditoire, puis la guitare de John vient l’étreindre un peu plus encore, avant de laisser la place à ‘l’homme aux gants noirs’, signe de fabrique d’Etienne M’Bappé qui gratifie le New Morning d’un solo de basse à scotcher au plafond le plus lourd des spectateurs ! Mais le plus fou reste à venir : alors que Ranjit Barot commence à nous embarquer du bout de ses baguettes dans un solo dont il a le secret, Gary Husband s’installe sur la deuxième batterie et entame un dialogue continu avec son compère. L’échange va durer plus de sept minutes, Ranjit vocalise ça et là, la foule vibre aux rythmes haletants offerts par cette doublette. Fantastique !!!

Après quelques instants de repos bien mérités, le deuxième set commence par un moment d’émotion pure, puisque John McLaughlin nous présente un morceau qu’il avait écrit et devait enregistrer avec ‘le grand Paco, qui nous manque tellement’ (pour reprendre ses propres termes), il y a maintenant trois ans, peu avant son départ. Ce morceau, « El hombre que sabia », était l’un préféré de Paco et John l’a intégré sur son dernier album Black Light, réalisé avec The 4th Dimension. On continue dans l’émotion avec un morceau exceptionnel de Pharoah Sanders, « The Creator has a Masterplan », tout en subtilité et douceurs harmoniques extatiques. Avec « Gaza City », la ligne introductive est imprégnée par une basse dont la gravité évoque des ambiances plus sombres, s’accrochant à un fil continu tissé par Gary Husband et ses claviers sur lesquels John McLaughlin vient plaquer un blues lancinant et éthéré. Sans intermède, ils repartent ensuite vers « Vital Transformation », titre enlevé où le jeu de batterie syncopé accompagne une série de soli vers la transcendance : d’abord, une basse qui s’enfuit, dialogue quelques instants avec la guitare de John, puis reprend sa course folle avant de passer le relais aux doigts de Gary Husband, qui maintiennent la cadence sur les touches blanches et noires avant de donner au maître des lieux les clés vers une évasion solitaire ponctuée d’une volée d’applaudissements. John McLaughlin remercie la foule de sa voix douce et apaisée – cet homme au parcours incroyable qui a traversé le monde plusieurs fois et dans tous les sens, est tout simplement heureux d’être dans cet endroit qu’il affectionne particulièrement et de défiler en notre compagnie une histoire aussi longue que belle. D’ailleurs, le titre suivant, « Sanctuary » est à nouveau puisé dans l’extraordinaire richesse de la discographie de Mahavishnu Orchestra –transportant une nouvelle fois le public vers des émotions sans retour … que « Senor CS » où John rend un hommage appuyé à Carlos Santana -sonorités comprises – vont pousser encore plus loin dans la galaxie où les étoiles scintillent un peu plus à chaque instant. Il est temps pour le maître d’annoncer le dernier morceau à un public qui aimerait que la fête se poursuive. L’excellent « Echoes From Then » vient enrichir encore un peu plus une soirée pendant une bonne vingtaine de minutes, traversées par ce son unique de guitare, puis par une démonstration – il n’y a pas d’autre mot – de Ranjit Barot qui, comme en fin de premier set, sera rejoint sur l’autre batterie de la scène par Gary Husband, pour un final à couper le souffle et ovationné comme il se doit.
Les applaudissements ne faiblissent pas, chacun de nous vit des instants magiques que l’on voudrait décliner à l’infini … c’est donc dans un New Morning comblé que John et ses acolytes reviennent sur scène pour interpréter le ‘joyau’ du Mahavishnu, « You Know You Know ». John plaque les premiers accords alors que ses musiciens n’ont pas repris leurs instruments, puis la montée progressive vers l’extase que procure ce morceau arrive en même temps que chacun entre dans la danse. John amusé, y place quelques accords bien connus, de Weather Report à Hendrix en passant par Cream : Pourrait-on rêver meilleur final pour une soirée qui fut en tous points remarquable et inoubliable ? Assurément non, tant elle restera gravée dans la mémoire collective des heureux présents.

John Mc Laughlin a beaucoup d’humour, beaucoup de charisme, mais surtout beaucoup d’humilité. Il renvoie l’ascenseur à la vie, à tous ses amis et à ‘la famille’, qu’il remercie d’être là. Il met en avant ses proches, ses musiciens, et avec beaucoup de sincérité, nous tous, anonymes, qui ‘lui avons fait l’honneur de venir’. Nous étions d’ailleurs tous présents pour voir sans doute une dernière fois l’une des ultimes légendes de la guitare – John ayant annoncé à l’automne dernier que la fin d’année 2017 correspondrait à ses adieux à la scène, du côté des Etats-Unis. Au-delà de sa virtuosité bien connue, nous quittons les lieux avec l’image d’un homme exceptionnel, qui se tenait là, à quelques mètres de nous, sourire permanent malgré une épaule en mauvais état – un homme d’un grand humanisme et d’une éternelle jeunesse d’esprit, du haut des soixante-quinze ans. Une vraie leçon de vie nous a été donnée ce soir : Thank You Maestro !!!