Taï Phong

15/02/2010

Scène Bastille - Paris

Par Fanny Layani

Photos: Fabrice Journo

Site du groupe : http://www.taiphong.com/

Trois groupes, deux générations, trois « filles qui chantent » moins une (c’est que Rosa Luxemburg aime réserver des surprises), une salle honnêtement pleine pour deux jeunes groupes et un revenant, Taï Phong, évoluant dans un relatif anonymat depuis sa reformation en 2000, loin des 200 000 ventes du 45 tours de « Sister Jane », le slow de l’été 75.

C’est un public très contrasté qui fait la queue sur le trottoir le long de la Scène Bastille en ce dimanche soir : deux tranches d’âge bien distinctes et qui ne se mêlent pas vraiment, correspondant aux deux générations qui se côtoient sur scène ce soir-là.

The Last Embrace ouvre le bal avec un metal atmosphérique agréable mais souvent trop linéaire (le défaut ne serait-il d’ailleurs pas inhérent au style ?). La plupart des titres sont extraits du second album du groupe, Aerial, mais le passage à la scène ne les met pas particulièrement en valeur. La basse, très en avant, a tendance à couvrir presque intégralement les guitares (on s’interroge même parfois sur le branchement de l’un d’entre eux tant il est noyé dans le mix), et une batterie souvent trop « assise » au fond du temps (voire derrière) rend l’ensemble terriblement statique.

Les morceaux sont assez longs et évolutifs mais restent cantonnés à un genre unique, et l’on se trouve parfois du mauvais côté de la limite entre unité stylistique et linéarité lassante. Le tempo est invariablement le même, très modéré, et de longues phases atmosphériques sont censées monter en intensité sans que ce soit jamais réellement le cas. Finalement, le concert ne décolle en fait que sur « Into the Vortex »… le dernier titre ! C’est pour le moins dommage. « Aerial » est à cet égard parfaitement symbolique : tout ceci est propre, plutôt bien exécuté, mais rien ne se distingue jamais vraiment, et l’on arrive, dubitatif, au bout du morceau en se demandant bien finalement ce qui a changé entre la première et la dernière note.

Le groupe mérite sans doute que l’on se penche plus attentivement sur ses essais studio puisqu’il bénéficie de quelques atouts : une voix agréable à défaut d’être suffisamment puissante pour passer sans dommage la barre du live (reconnaissons à sa décharge que le son ne l’aide pas), et surtout un clavier qui n’hésite pas à faire preuve de personnalité, tant dans les sons utilisés (un orgue Hammond plutôt exotique dans le style abordé) que dans certains écarts harmoniques audacieux pour le genre au détour d’un solo, et l’on regrette que l’atout potentiel que représente ce drôle de Coco ne soit pas mieux exploité dans le groupe.

Rosa Luxemburg prend ensuite le relais, dans une configuration inédite. En effet, Pipo, Minouche et JB se partagent l’intégralité des lignes de chant, en l’absence momentanée de Marie-Catherine, la chanteuse officielle du groupe. On les sent parfois un peu à la peine, mais l’ensemble reste honnête même si l’on peut craindre pour la voix de Pipo, qui assure la majorité des lignes de chant, et dont on sait qu’elle n’a pas fini d’être sollicitée au cours de la soirée. Après The Last Embrace, une nouvelle fois le groupe est desservi par le son, de manière plus criante encore : les musiciens sont manifestement gênés sur scène, et quelques larsens bien sentis permettent au public de profiter allègrement de leurs difficultés.

Malgré cela, la prestation de la troupe spartakiste, engagée après une fantasque introduction de Minouche… à l’iPhone solo, ne manque pas de dynamisme, d’engagement et d’humour. Tout au long de ses morceaux, le groupe distille des clins d’oeil éclectiques : pêles-mêles, le thème de Mission Impossible, Deep Purple (« Smoke On The Water »), Metallica (« Enter Sandman »), Genesis (« Firth of Fifth ») ou Rage Against the Machine (« Killing in the Name of »), dévoilant par là ses multiples influences, du metal au progressif canal historique en passant par la variété : « Barricade » sonne furieusement comme du Frederiks, Goldmann & Jones, ce qui prend ce soir-là une saveur certaine, du fait de la présence de Taï Phong à l’affiche !

Quelles que soient les difficultés de son qu’ils rencontrent, les quatre gaillards gardent le sourire et l’envie d’en découdre. De nombreux passages instrumentaux, dont certains aux rythmiques agréablement tordues – peut-être les plus intéressants ? – viennent prouver qu’ils connaissent leur affaire et que la technique ne les effraie pas, bien au contraire : duels de guitare entre Minouche et Pipo, structures alambiquées, soli bien corsés, tous les ingrédients de la virtuosité sont présents, sans que jamais cela ne vire à la démonstration stérile, l’ensemble restant toujours empreint d’humour.

Un nouveau titre, « Je ne suis plus seul » est dédié à leurs complices d’Eole, bien connus des services de Progressia et laisse entrevoir des lendemains alléchants : cette ballade essentiellement construite autour d’une ligne de chant accompagnée aux claviers, durant laquelle les autres musiciens sont essentiellement cantonnés à un rôle de marquage rythmique, évolue de manière intéressante vers une fin beaucoup plus sombre. On peut d’ailleurs regretter que cette mutation n’aboutisse pas à une seconde partie, bien différente : le climat créé, intéressant, mériterait bien un développement plus poussé !

Au bout de quarante-cinq minutes d’une prestation qui semble bien courte, signe qu’elle fut appréciée, le groupe quitte la scène sous les vivats d’un public manifestement venu au moins en partie pour lui, au son d’une version déjantée de l’une des suites de Peer Gynt d’Edvard Grieg.

Avec l’entrée en scène de Taï Phong, tout de blanc vêtu, la physionomie du concert change du tout au tout. La frange la plus âgée du public, qui patientait en fond de salle, converge vers les premiers rangs, au rythme du reflux des plus jeunes venus soutenir les deux premières formations (dont une partie ne restera d’ailleurs pas jusqu’à la fin du concerts des aînés). Le groupe a connu de multiples changements de line-up depuis sa reformation en 2000, y compris avec l’intégration récente d’un troisième guitariste, Pierre Guillot, qui n’est autre que… le Pipo de Rosa Luxemburg, à qui revient la lourde tâche de succéder à Jean-Jacques Goldman et d’assurer une partie des lignes de chant haut-perchées, mission par moments difficile ce soir, après avoir donné sans réserve de la voix lors du set de Rosa Luxemburg. Pour le reste, Taï Phong a remplacé le chant masculin par une voix de femme, assurée par une Angélique Pacquet solide, mais là encore peu mise en valeur dans le mix.

Le duo que Pierre Guillot forme avec Claude Thill à la basse (que l’on vit, il fut un temps, aux côtés de Sensitive to Light) ajoute par moments une touche presque métallique, avec des rythmiques acérées qui apportent un peu plus de chair et de modernité à un ensemble encore très marqué par l’esthétique des années soixante-dix. Les sons de claviers de Jean-Philippe Dupont (par ailleurs seul membre restant de Sensitive To Light) notamment, semblent aujourd’hui quelque peu anachroniques et confèrent une étrange patine aux morceaux, tout comme le jeu de batterie simple et direct qui paraît presque simpliste dans le monde des musiques progressives actuelles. Enfin, l’âme de Taï Phong, seul membre originel subsistant, Khanh, assure depuis un coin obscur de la scène guitares et voix par moments, dans la plus grande immobilité (certains diront cependant l’avoir vu bouger une oreille, à la manière d’un Robert Fripp en phase d’intense excitation, si l’on en croit nos camarades d’Effet Larsen).

Tout ce petit monde semble prendre plaisir à jouer, et ce plaisir serait plus communicatif si le groupe ne comptait en ses rangs un encombrant guitar hero en la personne de Mikael Zurita : clone visuel de Steve Vai, son jeu certes brillant écrase trop souvent les morceaux sous un déluge de triples croches, et sa propension aux poses frise par moments le grotesque (pousser le micro de l’avant-scène pour qu’on puisse mieux le voir… et le faire tomber, sangle de guitare sur l’épaule droite le temps d’un solo qu’il termine en se roulant au sol, etc.). C’en est trop. Ce jeu de scène lui vaut d’ailleurs de la part d’un spectateur au sens de la formule acéré le charmant surnom de « Van Halen d’Argenteuil ». Et, de fait, il le porte bien.

La plupart des titres sont extraits du premier album de Taï Phong (« Fields of Gold », « Crest », « Goin’ Away » et bien sûr, l’inévitable et indispensable « Sister Jane » en rappel), mais le groupe échappe à l’écueil du simple revival passéiste : « Now I Know », extrait de Sun, l’album du retour de Taï Phong (il y a dix ans tout de même), ne dépareille pas, et surtout, le groupe présente au public un nouveau titre, « Davy » (les plus intimes – et anciens – de Progressia apprécieront le clin d’oeil), appelé à figurer sur The Return of the Samouraï, album à paraître dans les prochains mois et qui témoigne que Khanh n’a rien perdu de son sens de l’écriture, entre mélodie accessible et construction recherchée.

Une fois encore, le set est court, du fait des limitations horaires de la Scène Bastille (lieu dans l’ensemble toujours aussi désagréable, mais qui peut malheureusement se le permettre du fait de la qualité de la salle et… du nombre de groupes se battant pour trouver des lieux où jouer à Paris), et le groupe quitte la scène manifestement frustré, avec encore une nette envie d’en découdre !