Jazz à Barraux 2026

06/06/2026

Jazz à Barraux - Barraux

Par Chrysostome Ricaud

Photos: © Aurélie Pommereau

Site du groupe : https://jazzabarraux.fr

1ère partie : Mathias Levy

2nde partie : Leïla Martial

Nous sommes retournés à Jazz à Barraux, superbe festival à taille humaine en Isère pour lequel nous avions eu un coup de cœur en 2024. Pour ceux qui n’auraient pas lu notre live report de l’époque, on vous refait la présentation des lieux. Perché en haut d’un fort défensif (classé monument historique) à la frontière entre la Savoie et l’Isère, on y a une vue imprenable sur la chaîne des Belledonnes d’un côté, sur les Bauges et au loin le Mont Blanc de l’autre. L’ampleur moindre de ce festival, comparativement à Jazz à Vienne par exemple, participe à son charme. Arrivé sur place sans aucune difficulté pour se garer, la cour intérieure du fort forme un espace convivial et restreint qui invite immédiatement à échanger avec les autres spectateurs présents et on se retrouve comme il y a 2 ans à papoter musique avec des gens qu’on ne connaissait pas une seconde auparavant.

On vous évoquait en introduction un festival à taille humaine, malgré cela l’offre est large (le programme se déroule sur 7 jours), et il nous a été difficile d’assister à tout, bien que l’envie soit là tellement on est conquis à chaque fois par les propositions, même sur des artistes moins connus qu’on découvre à cette occasion. On apprécie également l’originalité et la diversité des formes : projection de films, stage de chant avec restitution en compagnie des artistes dans la foulée, balade musicale entre le centre du village et le fort et groupe de reprises soul/funk pour animer votre déjeuner. Ajoutons qu’une bonne partie de cette offre est gratuite et que les concerts payants sont à des prix qui ne devraient freiner personne (de 10 à 20€ en plein tarif).

C’est sur le weekend final, rassemblant les plus grands noms, que nous nous sommes focalisés. Samedi en début de soirée le Trio Joséphine interprétait son album hommage à Louis Armstrong. Florent Briqué (trompette) a tellement revisité et modernisé les compositions qu’elles sont méconnaissables, et si le roi de la Nouvelle Orléans est mis à l’honneur, c’est un jazz résolument moderne qui nous est proposé. L’ambiance est feutrée et chaleureuse et ce jazz cool teinté de fusion n’est pas sans rappeler Paolo Fresu. A la guitare électrique, Federico Casagrande, par un ingénieux et bluffant dispositif de traitement sonore séparé de sa corde grave, arrive à imiter le son d’une contrebasse en même temps qu’il joue des arpèges de guitare. Le batteur du trio n’étant pas disponible ce soir là, c’est Guilhem Meier qui le remplace au pied levé. Si on ne nous l’avait pas dit, jamais on n’aurait cru qu’il jouait le répertoire du Trio Joséphine pour la première fois tellement son jeu paraissait en harmonie avec celui des deux autres.

En deuxième partie de soirée c’est le projet chanson jazz Chant Song de Mathias Levy qui est programmé. L’ensemble violon (Mathias Levy), violoncelle (Sébastien Giniaux, qui alterne avec la guitare selon les morceaux), contrebasse (Jean-Philippe Viret), accordéon (Laurent Derache) produit un écrin de tout beauté pour la voix veloutée et chaleureuse de Lou Tavano. La virtuosité de Mathias Levy lors des soli est époustouflante et il se sert de son instrument de toutes les manières possibles et imaginables (en pizzicato, porté comme une guitare ou un violoncelle, comme un percussion). Sébastien Giniaux est aussi à l’aise à la guitare qu’au violoncelle, et le temps d’un morceau, joue de ce dernier au plectre et tenu comme une guitare pour sortir des sons qui évoquent le oud. Sur certaines chansons Mathias Levy harmonise la partie vocale de Lou Tavano pour un résultat du plus bel effet. Ce quintet a réussi a totalement nous embarquer dans son univers et le public en redemande. En rappel nous aurons droit à une magnifique réinterprétation de « Tous les cris les S.O.S. » de Daniel Balavoine.

Dimanche en début d’après-midi, nous tentons la balade musicale. Bien nous en a pris, nous aurons droit à une heure trente de déambulation allant de surprise en surprise : spectacle de rue, airs d’opéra, et jazz de la Nouvelle Orléans joué par des musiciens juchés sur différents balcons des ruelles que nous arpentons. Le Ginger Brass Experiment nous a impressionné par ses talents multi-facette, alliant humour, acrobaties, fanfare, et chanteuse lyrique.

A 16h, place aux jeunes talents avec Moustik Haterz qui pratique une fusion jazz actuelle, dans la lignée des Guillaume Perret, Tigran Hamasyan ou encore Immortal Onion, s’inspirant d’univers aussi variés que l’electro, l’ethio-jazz ou encore le reggae. Le quintet semble connaître son histoire du jazz puisqu’au delà des comparaisons avec ces artistes actuels, on sent également une filiation avec Weather Report et Return to Forever. Conquis par ce qu’on a entendu, on attend avec impatience le premier album de Moustik Haterz !

Le festival se termine avec le grand nom attendu par une bonne partie du public présent, Leïla Martial qui vient d’obtenir sa deuxième Victoire du Jazz dans la catégorie artiste vocal de l’année. Elle était en duo avec le pianiste-claviériste Elie Dufour pour un nouveau projet intitulé Karma Bazar qui n’a pas encore été enregistré sur disque. Les musiciens montent sur scène avec des costumes qui ne passent pas inaperçu : manteau de plumes blanches et pantalon jaune pour Leïla, costume jaune et vert et chapeau melon pour Elie. Costumes qu’ils quitteront rapidement à cause de la chaleur, nous expliquant au passage qu’ils les avaient loués pour leur passage aux Victoires du Jazz. On constate qu’elle apprécie particulièrement faire de l’humour lorsqu’elle parle au public entre les morceaux. On retrouve toute la folie/virtuosité vocale de Leïla et pour ceux qui n’auraient jamais entendu parler d’elle, imaginez la Mike Patton du jazz si vos références sont plutôt rock, ou la Camille du jazz si vos références sont plus chanson. Dans un drôle de charabia, elle atteint des notes qui paraissent inatteignables, souffle dans des mignonnettes en même temps, manipule des dispositifs électroniques ou tourne des boites à meuh. Elie de son côté joue du piano préparé, du synthétiseur, de l’orgue électronique ou d’un magnifique petit orgue portatif à soufflet (tout deux avaient un son superbe dans leur styles respectifs). On retiendra tout particulièrement une réinterprétation d’une œuvre de Jean-Sébastien Bach complètement folle (qu’on ne décrira pas plus pour vous laisser la surprise si vous allez les voir en concert). Le public est conquis si l’on en croit la standing ovation à la fin et la demande de rappels à deux reprises (on n’aura droit qu’à un seul, probablement parce qu’ils n’avaient plus d’autres morceaux à jouer sur ce répertoire). Ravi de ce weekend on reste encore un peu pour profiter de la convivialité et la beauté du lien et échanger nos impressions avec d’autres spectateurs qui souhaitent prolonger un peu la magie de cet espace hors du temps.