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06 Décembre 2019

Ghost Rhythms

Live at Yoshiwara

par Jean-Philippe Haas

Il fallait bien que, tôt ou tard, une maison de disques s'intéresse à Ghost Rhythms et c'est Cuneiform, le label de toutes les audaces, qui décroche la timbale. Avec un magnum opus sous le bras intitulé Madeleine, il n'aurait en effet pas été décent d'ignorer plus longtemps ce collectif parisien dont une jambe est solidement plantée dans le jazz, l'autre dans les musiques répétitives… et un petit orteil dans le prog rock.

Capté devant une petite audience en décembre 2018 aux Frigos à Paris (ça ne s'invente pas), ce concert n'a rien de glacial, loin s'en faut. Live at Yoshiwara défie les règles de l’exercice live en proposant un tout nouveau répertoire, dont le titre rend hommage à un ancien quartier mal famé d'Edo (aujourd'hui Tokyo) et au Metropolis de Fritz Lang. Xavier Gélard (batterie), définit cet album comme une expérience inspirée du Live at Pompei de Pink Floyd, enregistré sans spectateur, et de la technique appelée Xenochrony, créée par Frank Zappa, consistant à mêler en un même morceau deux passages musicaux enregistrés en des lieux et époques différentes.

Piliers de la majorité des compositions, la basse (Gregory Kosovski), la batterie (Xavier Gélard) et le piano (Camille Petit) glissent du premier à l'arrière-plan au fil de passes d'armes discrètes ou héroïques entre les dix musiciens. Faire jouer tout ce beau monde ensemble, ce n'est pas rien, et pourtant chaque titre possède son décor unique où le tapis rouge est déroulé à tel ou tel instrument aux moments opportuns. Ainsi, le rythme entêtant et répétitif de « Maohee » est le terrain de jeu idéal pour la guitare électrique de Tom Namias, jusqu'à ce que l'atmosphère se réchauffe un peu et laisse place à l'accordéon d'Alexis Colin et au saxophone de Maxime Thiébaut. Un peu plus tard, « La chose » et ses accents afro invitent la paire de saxophones Rousselet/Thiébaut et l'accordéon à s'en donner à cœur joie, comme sur le très chaleureux « Xanadu » avec ses passages funk un peu lascifs où la guitare de Guillaume Aventurin se joint à la fête. A l'autre bout du spectre musical, la sobriété de « Nattes » et « Circumambulation » donne l'occasion au violoncelle de Nadia Mejri-Chapelle ou aux percussions de Morgan Lowenstein de créer des ambiances moins frénétiques. Et que dire de « Chambre claire » qui conclut le concert ? On peut presque parler de vitrine du groupe, tant il déploie la quasi-totalité des nombreux talents de Ghost Rhythms : thème récurrent, progression narrative, multiples rebondissements, monologues contenus et unissons échevelés, enchaînements qui paraissent couler de source… une belle explosion finale qu'on aurait envie de faire durer au-delà encore de ses onze minutes.

Tous deux passionnants de bout en bout, Live at Yoshiwara est le complément naturel de Madeleine : tandis que le premier démontre l'habileté et la prestance du groupe sur scène, le second témoigne de sa capacité à produire une œuvre minutieuse et cohérente. On ne peut que se réjouir de la signature de Ghost Rhythms chez Cuneiform, tout en se posant la question : les labels français de jazz, et ils sont nombreux, resteront-ils sourds encore longtemps ?

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