Interview

Devin Townsend

10 Juin 2011

Des coussins, une baignoire et des cookies

par Maxime Delorme

Après un passage avorté en France suite à l’incendie de l’Elysée Montmartre, Devin Townsend revient le onze juin aux Metallurgicales de Denain, et à Paris le lendemain. En attendant la parution très prochaine de Deconstruction et de Ghost, les deux nouveaux albums de son projet, nous avons rencontré le multi-instrumentiste canadien pour une discussion autour de quelques cookies, et dans la bonne humeur s’il vous plait !

Chromatique : Tu as quitté la scène en 2007 suite à la sortie de Ziltoid. En 2009, tu amorces la parution des albums du « Devin Townsend Project ». Enfin, depuis près d’un an, tu remontes sur les planches avec plus d’ardeur que jamais. Comment vas-tu depuis ton grand retour ?
Devin Townsend :
Je vais très bien ! J’ai un enfant de quatre ans, je suis heureux et suis en tournée depuis deux mois. J’ai complètement changé mon attitude vis à vis de la musique, j’apprécie beaucoup plus le live qu’à une époque. Quand je réfléchis à ce qui s’est passé, je me dis qu’il faut prendre du recul par rapport à notre vie. Voir de loin et analyser ce qui a une influence négative sur nous et, à l’inverse, ce qui nous fait du bien. Il y a quelques années, je ne réalisais pas que l’origine de mon mal-être ne résidait pas dans ma musique mais plutôt dans ce que je m’infligeais à moi-même. Je suis intimement convaincu qu’il est en notre pouvoir de changer les choses, de prendre une autre direction. J’ai eu besoin de m’isoler et d’identifier mes problèmes pour les résoudre. Ça m’a pris quelques années, mais j’ai réalisé quelles étaient certaines causes de mon malaise : jouer de la musique que je n’aurais plus dû faire depuis de nombreuses années, fumer de l’herbe alors que ma physiologie le supporte mal ou encore boire quand je suis déprimé. En conséquence, j’ai pris quelques bonnes leçons de vie. Maintenant que je suis de retour, les choses sont très différentes. Je me souviens de mon premier concert après mon break. J’étais anxieux avant de monter sur scène, mais une fois face au public, je me suis rendu compte à quel point ça m’avait manqué ! Maintenant que je me retrouve à chanter et jouer de la musique en laquelle j’ai toute confiance, je me rends compte que je ne me pose plus de questions. Je l’accepte comme une part de moi-même, j’en suis fier et suis heureux d’avoir eu une seconde chance.

Comment décris-tu ta relation avec le public et les concerts, maintenant que tu es revenu ?
C’est étrange, j’ai passé des années à voir le public comme une menace. Progressivement, ma vision a changé. A cause d’internet, et de notre société contemporaine, il y a de nombreux moyens de se cacher aux yeux des autres. Je me rends compte que mon objectif in fine est de pouvoir parler aux gens et voir la musique agir sur eux. En tant que musicien, j’ai besoin que ma démarche soit validée par les autres. Je me sens bien lorsque les gens me disent qu’ils comprennent ce que je joue. En conséquence, depuis mon retour, la peur du public a complètement disparu alors qu’elle était très forte du temps de Strapping Young Lad. Maintenant que je vieillis, je trouve ça amusant de dire « Me voilà à l’autre bout de la planète, et j’ai envie de partager cette musique avec vous ». Les gens sont les mêmes quelle que soit leur localisation géographique. Nous essayons tous de comprendre ce qui se passe autour de nous et personne n’a de réponse. Mais au moins, partager ces interrogations, ces émotions, ces sentiments nous permet de nous sentir moins seuls.

Es-tu capable à l’heure actuelle de rationaliser ces dernières années et d’expliquer d’où vient le changement ?
Je pense que je suis resté empêtré dans mes problèmes pendant si longtemps que j’ai fini par croire que j’étais différent de la majorité des gens. Il m’a fallu un certain nombre d’évènements comme la naissance de mon fils ou encore la mort de proches pour me rendre compte que nous avons tous les mêmes craintes. Alors autant jouer, rencontrer des gens de l’autre côté du globe et partager notre expérience. Honnêtement, depuis que j’aborde le problème sous cet angle-là, je m’amuse beaucoup plus ! Par exemple, je refuse de voir mes sorties comme des succès ou des échecs. Ça me permet de jouer de manière plus naturelle, sans avoir peur des gens, je m’accepte mieux. Ce qui est amusant c’est que je me retrouve sur scène à avouer à mon public que je suis un « nerd » et la plupart du temps, l’audience me répond « On l’a toujours su ! On attendait juste que tu t’assumes ! » [rires]

Tu parles beaucoup du public. Tu as une relation très privilégiée avec tes fans sur twitter. Comment perçois-tu la communication sur internet via ce genre de plates-formes ?
Je dois t’avouer que je n’ai jamais aimé le terme « fan ». Il implique une sorte de supériorité de ma part. Je ne cherche pas à présenter le prochain « super album de Devin Townsend que vous pourrez acheter pour 14,99$ sur tel site ». Ce que je cherche à exprimer dans ma musique c’est plutôt quelque chose du genre : « La vie m’a amené à ce point-là. Qu’est-ce que vous en pensez ? ». Il s’agit d’exprimer toutes mes interrogations. Ce qui me rend heureux c’est de savoir que certains vont s’identifier à ce que je fais. Je préfère largement ce genre de retours à ceux qui consistent à dire que mon nouvel album est « nul » ou « super ».

Qu’est-ce que tu retires de ces interactions ?
Elles me permettent d’analyser un peu ma vie. Emotionnellement je suis quelqu’un qui sature très vite. Il est difficile pour moi d’exprimer mes sentiments. Lorsque je suis en interview, je peux essayer d’en parler objectivement, mais quand je créé ma musique, je ne fais pas d’analyse de prime abord. J’écris, j’enregistre, je joue et une fois que tout est terminé je prends du recul. C’est à ce moment que je me dis « Tiens, j’étais dans cet état à ce moment-là ? ». Le retour de personnes que je ne connais pas me permet de mieux cerner les motifs qui m’ont poussé à écrire. Garder ce côté social et amusant de l’interaction avec le public m’aide à me situer et à apporter ma pierre à l’édifice du questionnement existentiel. Sur twitter je consulte beaucoup de profils. Certains sont des artistes, ou encore des intellectuels, meilleurs ou moins bons que moi. Tout ce que je veux c’est me mêler à toutes ces personnes, discuter avec elles et ne plus avoir peur du contact. Je suis vraiment très heureux d’avoir découvert cette forme d’expression et de pouvoir partager ma musique comme je le fais ! Honnêtement, j’aimerais vraiment vendre pour un million de dollars, mais s’il s’agit de choisir entre gagner de l’argent et permettre aux gens d’écouter ma musique, je préfère le deuxième projet. Qu’ils achètent, qu’ils téléchargent ! Je ne vais pas m’arrêter de jouer parce que je ne gagne pas assez. Internet a ce potentiel de séparer les gens ... Alors faisons ce que nous pouvons pour garder une connexion artistique.

Parlons du projet. Maintenant que tout est terminé, n’es-tu pas tenté d’ajouter un cinquième album à cette série ? Voire plus ?
Suis-je tenté ? Oh oui ! Dois-je le faire ? Je ne pense pas. Travailler sur ce genre de disques me demande beaucoup d’engagement. Une des choses que j’ai apprises ces dernières années, c’est qu’une addiction au travail est tout aussi mauvaise que n’importe quelle autre dépendance. Malheureusement, ma façon d’appréhender les émotions est de me mettre au travail. C’est toujours plus simple de les laisser de côté pour autre chose. La tournée me pousse aussi dans ce sens. Maintenant quand je rentre chez moi, j’apprends à me détendre, à apprécier mon temps libre, ce qui n’est pas chose facile. J’ai toujours envie de faire quelque chose ... Peut-être par peur d’être seul, d’être vulnérable. Je ne veux pas sur-analyser tout ça, mais je pense qu’à l’heure actuelle, il me reste pas mal de travail, et qu’il faut que j’apprenne à me détendre.

Et comment te détends-tu ?
Les cookies m’aident ! [rires]. J’ai des manies, j’aime mon confort. Dès que je ne suis pas chez moi, je ne me sens pas à l’aise. Je pourrais rester toute ma vie à la maison, aller faire des courses une fois par semaine et ne jamais sortir. Avec les concerts, on peut dire que pour une personne qui n’a pas besoin de beaucoup de stimuli j’en reçois bien plus que je ne pourrais imaginer. J’aime le Canada, la côte ouest, les montagnes ... A chaque fois que je suis en tournée, j’ai la même réflexion : « Voici un endroit merveilleux avec lequel tu n’as aucune connexion ». C’est fascinant, mais susceptible aussi de me mettre mal à l’aise. J’adore l’Europe et la France en particulier ! Mais il y a des choses auxquelles je ne m’habituerai jamais. Les hôtels par exemple : n’avoir qu’un seul oreiller et une seule couverture. Je m’y suis fait avec le temps, mais chez moi, mon lit est un véritable marshmallow avec des dizaines d’oreillers. Un autre exemple : j’adore prendre des bains moussants. Au Canada, en Australie et aux Etats-Unis dans les hôtels nous avons des baignoires, alors qu’en Europe il n’y a que des douches ! Je présente tout ça sur le ton de l’humour, mais c’est pour moi un très bon moyen d’illustrer ma façon de réagir à mon environnement. J’aime mon confort, j’aime le calme, et les concerts sont tellement intenses que j’ai envie d’un peu de tranquillité après. C’est vraiment nul d’être l’esclave de ses habitudes ! [rires]

En parlant d’intensité, comptes tu-revenir en France suite à l’annulation de ton concert à l’Elysée Montmartre
J’ai passé un an et demi en tournée. Auparavant, je ne voulais plus monter sur scène, j’en avais assez. Maintenant, sans alcool, sans drogues, mais avec des oreillers et une baignoire, les concerts sont devenus de véritables exutoires, à tel point qu’ils représentent maintenant les meilleurs moments de ma journée ! Je trouve l’audience plus réceptive, et je voulais tellement jouer à l’Elysée. L’organisation du festival [NdlR : Paris Extreme Fest] a cherché une autre salle, mais n’a rien pu trouver à temps. J’ai vraiment envie de revenir, j’aime beaucoup de choses en France, particulièrement sur les plans artistiques et personnels. Il y a une réelle sensibilité dans l’art et l’improvisation qui rend la culture française unique. Je citais l’autre jour un passage des Triplettes de Belleville. Ce film est génial. Il exagère et caricature des caractéristiques essentielles afin de les rendre intéressantes. Lorsque je joue en France, c’est pareil : les gens savent que j’aime faire l’idiot sur scène ! Ils sont d’accord avec l’idée et seraient déçus que je ne le sois pas. Pour moi, c’est une validation de mon procédé artistique.

Un dernier mot pour ton lectorat français ?
Ces cookies sont délicieux !

Interview réalisée le 8 avril 2011

Galerie

Photos par Marjorie Coulin

Poster un commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir