Interview

Blotted Science

19 Février 2008

Blotted Science

par Jean-Philippe Haas

ENTRETIEN : BLOTTED SCIENCE

  Origine : Etats-Unis
Style : metal progressif instrumental
Formé en : 2005
Composition :
Ron Jarzombek - guitares
Alex Webster - basse
Charlie Zeleny - batterie
Dernier album : The Machinations of Dementia (2007)

Guitariste culte de feu Watchtower, Ron Jarzombek sait ce qu’il veut et ce qu’il ne veut pas. Proposant contre vents et marées des disques autoproduits sans concessions, ce génie de la six cordes prouve avec son nouveau projet Blotted Science qu’il n’a rien à envier aux plus célèbres, et qu’il reste un guitariste bien à part dans l’univers du shred. Et de balancer quelque obus au passage.

Progressia : Parlons un peu de la « genèse ». Quand et comment as-tu appris à jouer de la guitare ? Quels sont les guitaristes qui ont influencé ton jeu ?
Ron Jarzombek : Mon premier instrument fut le piano, que j’ai pratiqué pendant deux ou trois ans, puis j’ai opté pour la guitare. Les premiers guitaristes que j’ai découverts ont été Ace Fehley (Kiss), Alex Lifeson (Rush), Glenn Tipton et K.K. Downing (Judas Priest), Michael Schenker (UFO) et Uli Roth (Scorpions). Plus tard, il y a eu Steve Vai, Yngwie Malmsteen, Paul Gilbert, Al DiMeola et Trevor Rabin.

Ron Jarzombek peut-il être classé comme « guitar hero » ? Te sens-tu proche de guitaristes comme Malmsteen, John Petrucci ou Michael Romeo ?
Je ne pense pas. Ces gars sont dans des groupes bien établis, avec un certain succès. Je suis plutôt de l’ordre du guitariste « culte » pour un public plus restreint, au regard de la musique que j’écris et que je joue.

Ton nom est familier des amateurs de metal de ma génération depuis Control and Resistance de Watchtower en 1989. Comment as-tu été amené à jouer dans le groupe ?
J’ai rejoint Watchtower en 1986 après que Billy White ait quitté le groupe. J’ai enregistré Control and Resistance puis nous sommes partis en tournée en 1990. Peu de temps après, j’ai eu une grave blessure à la main qui a trainé quelques années et qui m'a donc forcé à tout arrêter. Finalement, lorsque ma main a été guérie, la flamme de Watchtower était plus ou moins éteinte. Je me suis alors dirigé vers d’autres aventures musicales. J’ai écrit et enregistré les disques de Spastic Ink, Ink Complete et Ink Compatible puis mon album solo Solitarily Speaking of Theoretical Confinement. Il existe actuellement assez de matériel pour un nouvel album de Watchtower, mais qui sait s’il verra le jour…

Quelle est l’origine de Blotted Science ? Comment as-tu rencontré Alex Webster (NdlR : bassiste de Cannibal Corpse) ?
Blotted Science est né lorsque j’ai voulu monter un projet studio après avoir réalisé que c’en était fini de Spastic Ink. J’étais quelque peu dégoûté par la direction que prenait le prog metal, je souhaitais donc réaliser quelque chose de différent. Je voulais travailler avec des musiciens issus de différents genres de metal. Sur la ligne de départ, il y a d’abord eu Chris Adler de Lamb of God, avec qui j’ai correspondu par mail pendant un an ou deux. Chris m’impressionnait en tant que batteur par son p##### de groove, tout en syncopes. Je ne voulais pas que ça sonne ultra-technique car j’avais déjà donné dans ce genre. La recherche d’un bassiste n’avait pas commencée lorsque j’ai vu la vidéo « Frantic Disembowelment » de Cannibal Corpse. J’ai posté un message sur le forum de Spastic Ink, demandant si quelqu’un savait comment contacter Alex et environ une semaine plus tard, il m’a envoyé un mail !

The Machinations of Dementia est très agressif. Le son est très puissant, bien plus que sur les albums de Spastic Ink. Comment cet album a-t-il été enregistré ?
Nous avons enregistré le disque dans nos home studios respectifs. Alex et moi travaillons sous ProTools avec quelques pods Line 6, des Johnson J-Stations reliés à un ordinateur et une table de mixage. J’ai réalisé tout le travail d’édition audio, j’ai ajouté les effets, travaillé piste par piste ; des opérations très simples en somme mais très longues, ce qui a représenté une tonne de travail sans l'aide de personne, à part Jacob Hansen qui a fait un superbe boulot de mastering. Charlie (NdlR : Zeleny, batteur de Behold… the Arctopus) a un studio à New-York dans lequel il a enregistré la batterie et réalisé l’édition et le mixage. Alex et moi avons écrit toute la musique, nous nous sommes envoyés des partitions et des mp3 via Internet. L'album était sorti depuis quatre mois lorsque nous nous sommes enfin tous trois rencontrés cette année au NAMM (NdlR : le plus grand salon de la musique des Etats-Unis qui se tient chaque année en janvier à Anaheim en Californie). Nous n’avions jamais été auparavant dans la même pièce tous ensemble. J’avais juste vu Alex lors du passage de Cannibal Corpse et Charlie lorsque Behold… the Arctopus a joué ici.

Plusieurs batteurs ont été annoncés pour le projet Blotted Science. Comment Charlie Zeleny a-t-il finalement remporté la mise ? As-tu demandé à Bobby (NdlR : Jarzombek, le frère de Ron, batteur dans divers groupes et projets) ?
Bobby fait des choses très différentes maintenant. Je ne le sollicite plus du tout. Nous allons dans nos propres directions ces derniers temps. Il habite dans un autre état, mais nous discutons régulièrement chaque semaine. Par ailleurs, Blotted Science comporte des blastbeats et quelques autres grooves très « death », ce qui n’est pas vraiment le style de Bobby. Ce n’est d’ailleurs pas trop le mien non plus (rires), j’ai dû travailler un peu pour y arriver ! Charlie a obtenu le poste après que j’aie assisté au concert de Behold… the Arctopus à Austin. Je l’ai connu en travaillant avec Jeff Eber de Dysrhythmia. Les deux groupes tournent ensemble et ils arrachent ! C’était tout simplement une évidence que Charlie hérite du job. Etant donné que les enregistrements ont été réalisés sur un temps très long, il fallait absolument communiquer et savoir lire la musique, c’est pourquoi Charlie a remporté la mise.

Le livret contient certaines explications au sujet des titres de l'album. Quel est le sens de ce concept « medical » ?
Alex et moi recherchions un concept sur lequel baser les titres, le sujet des troubles cérébraux nous a semblé adéquat. C’est scientifique et également brutal. Nous sommes donc partis là-dessus. J’ai parlé du projet à quelques amis d’Internet et lorsque je leur ai demandé d’écrire les notes du livret, tout s’est naturellement mis en place. Certains morceaux suivent très précisément le concept du titre tandis que d’autres avaient juste besoin d’un titre cool. Des morceaux comme « Narcolepsy », « Activation Synthesis Theory », « REM » et les « Adenosines », « Oscillation Cycles » sont proches de bandes originales de film, une vidéo pourrait être très précisément synchronisée sur la musique. « Laser Lobotomy » et « Bleeding in the Brain » sont simplement des titres cool qui correspondent bien à l’esprit du morceau.

Beaucoup de chroniques sont très enthousiastes à propos de The Machinations of Dementia sur Internet. Un second album est-il prévu si celui-ci se vend bien ?
Absolument, nous avons beaucoup de matériel sur lequel baser des concepts et des idées, nous avons donc quelques directions à explorer. Mais actuellement, la priorité est aux concerts. Nous allons nous rencontrer dans quelques mois, essayer quelques titres pour voir comment cela fonctionne. Nous recevons beaucoup d’invitations pour des festivals et autres concerts et nous allons étudier cela de près.

Tu restes ton propre producteur, penses-tu que c’est le meilleur moyen de rester indépendant sur le marché de la musique actuellement ?
Avec Internet, vous avez de nombreuses possibilités pour exploiter votre musique. Cela n’a pas de sens de tout confier à un label qui va tout gérer et tout contrôler. Pour moi, si le profit n’est pas immédiat, ça ne me tracasse pas. Watchtower a été complètement escroqué par Noise Records et je doute fort que nous verrons un jour la couleur de l’argent des ventes d’albums. Quelques années après la sortie de Control and Resistance, nous nous sommes aperçus que nous avions vendus 50 000 exemplaires et on nous dit encore aujourd’hui que nous avons gagné quelque chose comme 26 000 $. J’ai étudié l’éventualité de faire produire mes disques par des labels, mais je suis toujours revenu à l’autoproduction. Les labels ne font pas forcément les choses correctement à l’heure actuelle, leur faire confiance n’est donc pas la meilleure solution.

Tu as donc tourné avec Watchtower, puis avec Marty Friedman dans les années 2000. Aimerais-tu à nouveau repartir en tournées régulières ou es-vous satisfait de tes projets studio ?
Je suis satisfait de mon travail en studio mais j’aimerais jouer en public avec Blotted Science. C’est dans l’air, nous allons voir si cela est réalisable. Je ne pense pas que Watchtower se produise sans un nouvel album. Spastic Ink n’a jamais donné de concerts parce que le noyau du « groupe » (mon frère, Pete Perez et moi) n’étions pas une unité cohérente. Ce n’est pas comme si nous avions répété plusieurs fois par semaine pendant un an ou quelque chose comme ça. Vers la fin, pendant la période Ink Compatible, je ne savais plus très bien qui était dans le groupe - si tant est qu’on puisse parler de groupe – parce que j’en étais à simplement rechercher les bons musiciens pour réaliser les enregistrements. Avec Blotted Science, nous avons une formation solide : pas d’invités, juste trois gars qui ont écrit et enregistré l'album. Il n’y a pas grand chose à travailler dans Blotted Science car nous avons tout fait nous-mêmes.

Quels genres de musique écoutes-tu ? Quels sont tes albums favoris ? Et actuellement, quels sont les artistes que tu apprécies ?
Je me suis procuré les derniers Dream Theater, Behold The Arctopus, Arch Enemy, Sleepytime Gorilla Museum, Avenged Sevenfold... Mais pour être franc, je n’écoute pas énormément de disques. J’ai beaucoup apprécié pendant une année d'écouter les bandes originales de films, mais je ne l’ai pas refait depuis un moment. J’écoute tout type de musique sur lequel je travaille, et lorsque ce n’est pas le cas, je regarde SportCenter (NdlR : le plus populaire des journaux télévisés sportifs aux Etats-unis) ou des programmes médicaux et scientifiques. Et non, je ne dis pas ça à cause du concept médical de l’album de Blotted Science (rires) ! Je m’intéresse réellement à ces trucs sanglants ! Sinon, pour me relaxer, je suis fan de KT Tunstall (NdlR : auteur-compositeur-interprète britannique de folk/pop) depuis un moment.

Le metal a souvent été une musique innovante. Depuis Watchtower, des groupes comme Dream Theater ont exploré de nouvelles voies tout en rencontrant le succès. D’après toi, quel est l’avenir de cette musique ?
Je ne sais pas, mais j’ai tellement été frustré avec le prog metal actuel que j’ai décidé de m’en éloigner. Des claviers dégoulinants qui accompagnent des guitares saturées, ce n’est vraiment pas ma tasse de thé. Le genre s’est tellement affadi, c’est du pop metal pour moi. J’ai remarqué que de nombreux grands musiciens de metal évoluent dans le death metal, je me suis donc orienté dans cette voie sur mon dernier album. Le metal technique comporte de bonnes choses, tout comme le metal extrême, mais les vocaux façon « aboiements de chiens » sont dissuasifs pour moi. Je peux apprécier cela à petite dose, mais ça s’arrête là. Bien entendu, quelle que soit la direction prise par Dream Theater, ce n’est jamais décevant et je trouve que ce que fait Tool ou Mudvayne est intéressant pour le rock à la radio. Between the Buried and Me et Meshuggah font également des choses intéressantes dans le progressif. Ce serait géant si ce type de metal progressif, technique et death perdurait un moment. Ce serait une bonne direction pour le metal et Blotted Science y trouverait totalement sa place !

Quelle est ta position sur le téléchargement illégal de la musique ?
Cela détruit les artistes. Je serais presque tenté de dire que je ne travaillerai pas sur un nouvel album tant qu’il n’y aura pas de contrôle là-dessus. Cela inclut un éventuel Blotted Science II. Quelques-uns des principaux serveurs ont été fermés, mais très honnêtement, je crois que cela sera toujours un problème pour les artistes, et spécialement pour les artistes autoproduits comme moi. J’ai envoyé un email à un Russe qui s’occupe d’un de ces serveurs, et il a tenté de se justifier. Il m’a dit que la musique était sur le serveur pour être écoutée, pas pour être volée. Cet abruti n’arrivait pas à comprendre qu’en rendant ma musique disponible, il me détroussait. Aux débuts d’Internet, les groupes proposaient des extraits de nouvelles chansons pour intéresser les auditeurs, et ceux-ci achetaient le CD si ces extraits leur plaisaient. Actuellement, de nombreuses personnes disposent de l'album en entier bien avant de l’acheter. C’est cool si elles l’achètent réellement, mais l’ensemble du système est corrompu. Et certains « fans » déclarent qu’ils adorent le groupe, mais ils ne sont pas fichus de débourser quinze dollars pour un pauvre CD. Ils dépensent de vingt à cinquante dollars pour un concert d’une heure ou deux, alors que l'album leur durera au moins une dizaine d’années ou plus s’ils en prennent soin ! Je ne comprends pas. Il est désolant de constater que des fans spolient les groupes qu’ils écoutent et ne réalisent même pas ce qu’ils font. Je travaille actuellement sur un DVD et il est possible qu’une grande partie soit chargée sur YouTube pour que les gens puissent le voir gratuitement, mais obtenir un DVD en entier est moins aisé que de télécharger deux dizaines de mp3.

Quels sont tes projets futurs ?
Actuellement, je retranscris le matériel de Blotted Science pour une répétition que nous allons avoir dans quelques semaines à Tampa. J’ai également ce DVD pédagogique de guitare en préparation. Il va traiter des aspects progressifs et techniques de l’écriture et du jeu de guitare, avec des exemples provenant des albums de Spastic Ink, de mes albums solo et de The Machinations of Dementia. Le menu du premier DVD sera le suivant : 1. Common simple scales use and abuse, 2. Changing keys, 3. Simultaneous major/minor keys/progressions, 4. Floating parallels, 5. Timing syncopation, 6. Trade-offs, 7. Starts / stops, 8. The A/B switch. Le second DVD traitera de l’écriture sur douze tons. J’ai commencé à utiliser l’intégralité des douze tons lorsque j’ai écrit « Nighty Nite », sur mon premier album solo PHHHP!. Puis cela a évolué, j’ai utilisé et modulé différentes gammes. Sur l'album de Blotted Science, j’ai également utilisé ce que j’appelle « le cercle des 12 tons » (plus de précisions ici). Tout cela est traité en théorie et par l’exemple sur le second DVD. Les disques ne seront pas organisés en chapitres du genre « arpèges sur cinq cordes » ou « sweeping » ou encore « picking alterné », etc. Tous ces aspects techniques seront interprétés mais également intégrés dans un contexte théorique.

Un dernier mot pour les lecteurs de Progressia ?
Merci beaucoup d’avoir sollicité cette entrevue et merci aux membres du forum pour leurs questions. Merci enfin d’écouter ma musique.

Propos recueillis par Jean-Philippe Haas

site web : http://www.myspace.com/blottedscience

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