coup de coeur
28 Janvier 2019

Quartet Diminished

Station Two

par Chrysostome Ricaud

La nouvelle génération de jazzmen est passionnante par la richesse des influences incorporées dans leur musique. Régulièrement on tombe sur un disque dont l’univers vous laisse pantois. Pour ne citer que les plus marquants, il y a eu Avishai Cohen, Nik Bärtsch, Tigran Hamasyan, Ibrahim Maalouf, Guillaume Perret. Autant de musiciens qui proposaient leur propre vision du jazz en y intégrant d’autres genres, marquant ainsi les esprits. En 2018, le disque qui nous a fait cet effet là est l’œuvre d’un ensemble qui nous vient d’Iran. Un quatuor sans leader, où chaque instrumentiste brille à sa manière.

Leur univers musical est à la croisée du jazz, de l’avant-prog, du classique moderne et de la musique contemporaine. Les notes de piano de Mazyar Younesi y tombent en cascades, qui peuvent être tour à tour harmonieuses et apaisantes ou tonitruantes et inquiétantes. Les sonorités des guitares de Ehsan Sadigh sont souvent caractérisées par une absence d’attaque au médiator grâce au sustain continu rendu possible par le E-Bow ou à la technique du tapping. King Crimson semble être une influence dans son jeu («  Projector  »). Mais one pense aussi à Manu Codjia pour sa capacité à sortir des sons étranges qui font twang sur sa guitare ou à partir en shred sur des gammes free jazz («  Mahdodeh  », «  Khoushe  »). Aux instruments à vent, Soheil Peyghambari propose une palette incroyablement riche. Cela va de clarinettes basse vrombissantes aux clarinettes évoquant une plainte de voix humaine en passant par des solos de saxophones soprano enlevés et habités. A la batterie, Rouzbeh Fadavi créé des ambiances riches et complexes, ne se contentant jamais du simple rôle d’accompagnateur rythmique. Comme s’il ne nous avait pas déjà tellement impressionné tout au long de l’album, le quatuor dévoile encore d’autres palettes pour son final «  Mood I ». Sur cette magnifique ballade, Ehsan Sadigh prend la guitare classique et Mazyar Younesi révèle une voix angélique, digne d’un chanteur de musique ancienne. La captation sonore est remarquable, permettant de savourer les subtilités jouées par chaque instrument. Les solos sont rares, car ce n’est pas le propos du groupe. Quartet Diminished tisse avant tout des ambiances évolutives, de véritables voyages, à travers ses compositions. Celles- ci peuvent avoisiner les 10 minutes, voire le quart d’heure sans qu’on s’en rende compte tellement tout coule de source.

S’il fallait trouver des défauts à cette merveille inattendue venue d’Iran, on pourrait évoquer ce thème de guitare sur deux notes dans «  Projector » répété pendant près de quatre minutes sans qu’on ne comprenne vraiment pourquoi. On encore cette échappée free qui n’aboutit curieusement à rien à la fin de «  Istgahe do », comme une parenthèse sans but. Mais ce serait vraiment faire la fine bouche, car Station Two est un album époustouflant joué par des musiciens remarquables. Et franchement, réussir à faire cohabiter l’esprit de Debussy, Ornette Coleman, King Crimson et Karlheinz Stockhausen dans une même œuvre et que celle-ci soit cohérente relève de l’exploit.

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