coup de coeur
30 Janvier 2018

Théo Ceccaldi - Freaks

Amanda Dakota

par Jean-Philippe Haas

Si le palmarès des Victoires de la Musique prête parfois à rire (ou à désespérer), celui de leur alter ego du Jazz est heureusement à des lieues d'être la même mascarade. Jusqu'à présent du moins, c'est bien souvent l'originalité et la prise de risque qui ont été valorisées, il suffit pour s'en convaincre de jeter un œil à la liste des artistes primés ces dernières années : Ibrahim Maalouf, Emile Parisien, Vincent Peirani, Médéric Collignon, Marc Ducret, Thomas de Pourquery… autant de noms évoqués dans nos pages qui représentent la jeunesse, l'audace, la transgression des codes. Théo Ceccaldi réunit sans le moindre doute ces trois qualités et obtient le titre 2017 de l' « Artiste qui monte ». Avec Amanda Dakota, premier éclat de sa formation baptisée fort justement Freaks, c'est même très haut qu'il monte, le jeune violoniste.

Ceccaldi est un transfuge du classique, son premier amour et ses deux premières infidélités (Carrousel et Can You Smile?) sont sorties chez Ayler Records en 2012 et 2013. Membre d'une multitude de formations, il est aussi co-fondateur du Tri Collectif, ce regroupement de musiciens qui officie dans le jazz et les musiques improvisées, comme In Love With ou MILESDAVISQUINTET!, pour ne citer que ceux à qui Chromatique a ouvert ses colonnes. Avec Freaks, il réunit une bande de touche-à-tout et compose un album résolument moderne, voire avant-gardiste tant il repousse les frontières connues (mieux encore que William Shatner et son équipage) en saccageant sans vergogne les cloisonnements en vigueur dans les musiques « actuelles ».

L'humour, la folie, la dextérité sont quelques-uns des éléments du programme que propose cette fine équipe, où saxos et cordes (ce dernier poste étant dévolu aux frangins Ceccaldi ) rivalisent d'ingéniosité et de folie avec la guitare électrique de Giani Caserotto et la batterie d'Etienne Ziemniak. Des débordements loin d'être vains et gratuits, au service d'un road trip déjanté, ponctué ça et là par les textes de Robin Mercier, dont l'humour parfois caustique écorche avec le sourire mais sans ménagement nos chères sociétés occidentales. « Tchou Tchou » donne le « la » : frénésie à peine contrôlée et mots d'esprit sarcastiques; le violon épileptique de Théo Ceccaldi tranche dans le gras d'une rythmique saccadée où parfois le violoncelle et les saxophones tout aussi fiévreux de la paire Dousteyssier/Biardeau jouent des coudes pour se ménager un espace. Dans la même veine de cette équipée sauvage, on trouve « Henry m'a tuer », véritable festival pyrotechnique syncopé, et « Coquette Rocket », au riff tournant quasi punk déchiré par les coups de scie rouillée et émoussée du violon. On rigole toujours, mais pas trop, sur « Bingo Mazout », qui place dans la bouche de l'inquiétant Dom Farkas des paroles aussi loufoques que l'atmosphère est pesante. De temps en temps, l'orage tournoie ou passe au loin, tel ce « Oh mon Dieu » dont le post-rock aérien tire sur l'ambiant ou encore l'éponyme déclaration à la mystérieuse et allégorique créature, douce et parsemée... d'explosions. Mais la bande reste plutôt friande de passages du coq à l'âne savamment orchestrés, de climats en montagnes russes façon « Escalator Over The Bill » ou « Nu sur le rivage », deux compositions qui n'ont pour seul point commun qu'on n'imaginerait pas une seconde que ce début- mènerait à cette fin-ci. Bref, un téléscopage entre Zappa, Zorn, Can ou même Panzerballett côté musique, Bashung et Gotainer côté textes.

Bien décidé à ne ployer le genou devant aucun dieu, Ceccaldi nous entraîne aux confins des genres, là où on croise des personnages extravagants ou patibulaires. Avis aux compositeurs de fusions de toutes espèces, à la jeunesse avant-gardiste des musiques dites « nouvelles » : l'année est certes encore longue, mais il va falloir se lever de bonne heure pour espérer approcher le même niveau. Un album pour des oreilles initiées diront certains. Un album pour des oreilles ouvertes, dirons-nous.

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