coup de coeur
10 Juin 2017

Youn Sun Nah

She Moves On

par Thierry de Haro
dans

Dans le monde de plus en plus ouvert du jazz vocal féminin, où un nouveau nom apparaît presque chaque semaine, il devient difficile de trouver celle qui va se démarquer d’un certain classicisme en insufflant un vent nouveau, celle qui va dépoussiérer le recoin des habitudes pour en faire jaillir l’originalité, celle dont l’énergie va transfigurer l’interprétation pour la faire rentrer dans une dimension nouvelle. Il y a pléthore d’artistes dont l’écoute se teinte des impressions que l’on vient de décrire – mais peu d’albums sont en fait traversés d’un bout à l’autre par ce frisson qui se propage le long de votre corps pour envelopper votre âme de bonnes vibrations. Youn Sun Nah, sans doute la plus française des artistes sud-coréennes, est l’une de ces perles rares, dont le timbre de voix se cueille comme la rosée du matin, avec poésie, tendresse et amour. Elle vient de publier en ce mois de Mai, un nouvel album très attendu, She Moves On, quatre ans après Lento et sept ans après le phénoménal Same Girl, tous deux disques d’or ! Autant dire qu’il s’agit là d’une sortie discographique particulièrement attendue …

Première surprise de taille : ses fidèles accompagnateurs de la période ACT (les deux albums précités, plus Voyage en 2009), en particulier Ulf Wakenius aux guitares et Lars Danielson à la basse , n’apparaissent pas au générique – remplacés par une bande de musiciens new-yorkais dont le talentueux Marc Ribot – connu notamment pour ses contributions avec John Zorn, mais ayant aussi accompagné entre autres Tom Waits, Medeski, Martin & Wood ou les sublimes Norah Jones, Cassandra Wilson et Madeleine Peyroux.
L’album commence par une composition de Youn Sun, «  Traveller  », ciselée par la basse soyeuse de Brad Jones, et caressée par un jeu tout en subtilité de Dan Reiser à la batterie. Le trio accompagnateur est complété par Jamie Saft au piano, dont les interventions mesurées rajoutent cette touche d’intimité qui complète avec bonheur ce premier titre. Jamie est également co-auteur avec sa femme Vanessa de «  Too Late  », ballade aux intonations bluesy que n’aurait pas reniée Norah Jones. D’une manière générale, She Moves On comporte plus de reprises que les albums précédents (seuls 3 titres sont au crédit de la chanteuse coréenne) … mais il est difficile de parler de reprises tant la réinterprétation de titres pop ou folk des seventies/eighties est sublimée par la voix magnifique de Youn Sun, et par les arrangements à-propos du trio, aidé en cela par les interventions célestes d’un Marc Ribot au sommet de son art. La meilleure des preuves est sans doute «  Teach The Gifted Children  », dans une version plus chaude – disons-le, même « californienne » – que l’originelle, très « new-yorkaise », de Lou Reed. Version amplifiée par la relecture magistrale d’un solo de guitare de Ribot, façon Larry Carlton et par la voix transcendée d’une Youn Sun Nah transformée en Carly Simon.

L’album alterne ballades épurées et pièces plus rythmées – sur ce dernier point, le titre éponyme est un parfait exemple du changement de prisme que la chanteuse et ses musiciens peuvent donner à des œuvres, pourtant originellement excellentes : ainsi, les percussions que Paul Simon avait utilisé sur She Moves On sont remplacées ici par une basse toujours velouteuse autour de laquelle se confine une guitare aux relents funk. La voix aérienne de Youn Sun, flottant au-dessus de quelques accords d’orgue, propulse un souffle de fraîcheur par rapport à la version de Paul – pourtant déjà parfaite en 1990. Puis la reprise de « No Other Name » de Peter, Paul and Mary nous ramène au coin du feu – la partie acoustique de Marc Ribot ajoutant ce côté roots à l’ambiance « veillée » dont le titre s’imprègne. Sensations de grande plénitude que l’on retrouvera également sur les deux derniers titres de l’album (« Evening Star  » attirant même l’oreille par ses influences bossa-nova effleurées).

Néanmoins, un très bon album devient un très grand album quand il amène l’auditeur en des territoires où le temps s’arrête subitement sur la beauté brute d’un son, d’une mélodie, d’une émotion … et cet instant arrive sur deux reprises foudroyantes du patrimoine musical incontournable des années 70. D’abord, une version si simple et si moderne à la fois de « The Dawntreader  », de Joni Mitchell … la grande et inégalée Joni Mitchell ! Une version magnifique et magnifiée de l’intemporel Song To A Seagull (1968 tout de même !), véritable phare d’un album dont la lumière s’étend maintenant au-delà des horizons. Et comme si cela ne suffisait pas, Youn Sun Nah et Marc Ribot enchainent sur du Jimi Hendrix … version calme et légère de « Drifting  » pour commencer - puis une guitare qui s’emballe pour rejoindre les fulgurances de son maître sous les vocalises éthérées de la chanteuse. Du travail d’orfèvre, dans la lignée du Purple – Celebrating Jimi Hendrix de Nguyên Lê en 2002, l’un de meilleurs albums hommage au grand Jimi.

Youn Sun Nah navigue dans les eaux du jazz, en revisitant rock, pop, folk et standards jazz, ce qui lui permet une reconnaissance unanime des critiques et du public. « Black Is The Color Of My True Love’s Hair », écrit en 1915, est un exemple parfait du titre maintes fois adapté : on pourra citer Glenn Miller, Tommy Dorsey & Frank Sinatra sur la période d’après-guerre … et la variante la plus connue - celle de Nina Simone en 1959. Mais Youn Sun nous gratifie d’une version différente et lumineuse, qui symbolise parfaitement l’orientation d’un album où la moindre reprise se voile de la grâce vocale d’une artiste aussi surprenante qu’éblouissante.
Un album dont l’incontestable beauté se dévoile un peu plus à chaque écoute … et qui rejoint sans aucun contexte ses deux prédécesseurs au Panthéon du jazz rafraîchissant !

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