Interview

Vinc2

21 Janvier 2010

Sur orbite

par Jérôme Walczak
La conversation tenue avec Vinc2 est l’occasion de jeter un oeil à la situation d’un jeune artiste aujourd’hui, d’en connaître un peu plus sur le fonctionnement du prolifique label Musea, et de constater que la mutation du monde de la musique est bel et bien en route, le CD devenant un poids mort hors de prix pour nombre d’esprits pourtant créatif.

Progressia : L’univers d’Exoplanète a des accointances avec celui de Sigur Rós, Björk, etc. Peux-tu indiquer les différents styles ou artistes qui ont guidé tes choix ?
Vincent Coudert : La découverte de Sigur Rós en 2004 avec l’album ( ) a été pour moi un vrai choc. J’avais acheté ce disque totalement au hasard, même si je connaissais déjà la réputation du groupe. En mettant le CD dans la platine, j’avais dans l’idée de le parcourir rapidement avant de mieux l’appréhender par la suite… Passées les trois premières minutes du disque, le cœur compressé par l’émotion, j’ai fermé les yeux jusqu’à la fin, envahi par des sentiments de douceur que je ne soupçonnais pas… C’est bouleversé par cette musique céleste à fleur de peau que j’ai pris la décision de me lancer réellement dans la composition musicale.

Beaucoup de bruits naturels (clefs, papier, automobiles, etc.) circulent tout au long du disque, ce qui n’est pas sans rappeler l’exploitation de matériaux sonores qu’on trouve fréquemment dans les années soixante-dix, chez Pink Floyd notamment. Ces ajouts sont sans doute dus au hasard ou aux circonstances, néanmoins, quelle est la part des musiques plus anciennes qui semblent être stylistiquement proches de ce que tu composes ?
En 2005, je n’écoutais quasiment que de la musique de la fin du siècle dernier, car j’accorde une grande importance à la production et au son imposant, ce qui se retrouve le plus fréquemment dans les sorties actuelles. Cette idée d’incorporer ce genre de bruit m’est venue après avoir écouté le premier Sigur Rós, Von, de loin l'album le plus expérimental de leur carrière…

Comment s’est passée ta rencontre avec Musea. Ne crains-tu pas que ta musique soit noyée dans la masse du prolifique catalogue de cette maison de disque ?
C’est grâce à Antiklimax, un autre artiste du catalogue, que le contact avec Musea s’est établi. C’est un fait, il y a de quoi faire en matière de disques chez eux. L’important était que ma musique soit accessible sur des sites comme Amazon ou celui de la Fnac, même si ça n’a pas beaucoup servi, vu le prix prohibitif des CD chez ces enseignes.

Comment se comporte le disque en termes de vente ? Comment se déroule la promo lorsqu’on travaille pour Musea ? T’en occupes-tu toi-même ?
Musea n’est que distributeur et c’est aux artistes de financer leur pressage. J’ai pu entrer dans mes frais après une année épuisante consacrée à endosser un rôle de commercial… J’ai vendu quatre-vingt de mes CD pour lesquels je touche l’intégralité des droits, et une cinquantaine se sont vendus par l’entremise de Musea (Amazon, Fnac, site officiel de Musea, etc.). Sur ces derniers, je ne touche qu’une toute petite somme. Musea ne s’occupe pas du tout de la promotion et j’ai pu constater par moi-même que les gens ne sont plus prêts à dépenser leur argent dans la musique, et encore moins dans un support CD.

Tu as composé seul, chez toi, comme nombre d’artistes contemporains en somme. Les progrès techniques permettent de concevoir un album pratiquement en vase clos. Pourquoi n’as-tu pas poussé la démarche plus loin en diffusant ta musique sans support matériel ?
D’abord, parce que j’ai grandi avec le support CD. Ensuite, l’objet est à mon sens bien plus valorisant qu’un simple fichier à télécharger. Malheureusement, faire presser un CD est un investissement conséquent pour un jeune d’une vingtaine d’années… C’est pour cette raison que mon prochain projet ne sera disponible qu’en téléchargement payant et ne passera pas par Musea.

Ton disque comporte quelques voix féminines dont les saccades sont retravaillées jusqu’à devenir un nouvel instrument. Ce travail de déformation était-il conçu d’emblée ? Il semble que tu cherches systématiquement à créer des univers étranges…
Christine Clément intervient en effet sur deux titres. Sur « Saturn’s Signs », sa voix collait parfaitement à l’atmosphère du morceau. Sur « Valkeakoski », j’avais un texte sous la main à lui faire lire, tout à fait abscons, écrit un soir de grande déprime. J’ai ensuite bidouillé cette partie vocale avec la volonté d’accentuer encore plus le caractère « claustrophobe » des mots. Lorsque j’ai composé Exoplanète, je prenais un vrai plaisir à déformer le matériau musical, l’étirer, le maltraiter… Ce que je compose aujourd’hui est un peu plus structuré.

Un album qui est marqué par l’astronomie, la solitude et une ambiance souvent douce. Sachant que ces titres ont été écrits au crépuscule de ton adolescence vers l'âge de dix-sept ans, composer était-il un moyen d’exprimer tes états d’âme ou au contraire de canaliser certains doutes ou certaines violences ?
Un peu tout cela à la fois. Il est difficile de répondre avec précision tant il est toujours compliqué de se rappeler ces périodes difficiles. Quoiqu’il en soit, ce projet a vraiment été quelque chose de capital et a grandement contribué à me sortir du « trou noir »… Quand je réécoute ce disque aujourd’hui, j’en perçois les nombreuses faiblesses, mais je ressens toujours une émotion très particulière, un peu comme un adulte qui relirait des années plus tard les journaux intimes de son adolescence…

Qui a fait ton éducation musicale ? Comment cette musique a-t-elle pénétré ton univers ?
Sigur Rós est la formation qui m’a ouvert le plus de portes. J’ai pu grâce à ce groupe explorer des univers différents, changer ma manière d’écouter la musique… D’autres m’ont également énormément marqué après la composition d’Exoplanète, notamment Mercury Rev.

Comment écoutes-tu ta musique aujourd’hui ? Quel est ton rapport aux nouveaux modes de diffusions ?
Je fais très attention à la qualité de compression des fichiers (si la diffusion est numérique), ainsi qu’au support d’écoute (enceintes, casque de qualité). Je me mets tout doucement au téléchargement légal, essentiellement parce que je manque de place dans ma discothèque ! C’est malheureux tout de même de ne pas retrouver la magie d’antan. Par exemple, quand un artiste sortait son nouvel album, on achetait le CD, on enlevait le blister, on lisait attentivement le livret, sans oublier la poussée d’adrénaline en appuyant sur le bouton « Lecture » de la chaîne hi-fi.

Les productions de certains très jeunes groupes, comme les belges de Cecilia Eyes, ressemblent beaucoup à ce que tu fais. Quels sont tes contacts avec les autres artistes ?
Je ne connais pas Cecilia Eyes, je passerai y jeter une oreille. MySpace est un bon moyen de nouer des contacts avec d’autres artistes (dont on est parfois fan soi-même). Malheureusement, je manque de motivation et de temps pour y passer mes journées, j’ai pris de la distance avec tout cela ces derniers mois. Il n’en demeure pas moins que le meilleur moyen de tisser des liens avec un artiste, c’est d’aller le rencontrer en concert, et plus particulièrement après son show. C’est de cette matière que j’ai pu me lier à Syd Matters, Peter von Poehl, Eluvium, Frigo, The Rodeo et pas mal d’autres…

As-tu une influence provenant de la littérature de science-fiction ? On imagine volontiers ton disque en bande-son de Space Odyssey.
Je n'en lis pas mais il est probable que je m’y mette un jour ! Seule ma passion pour l’astronomie et particulièrement notre système solaire a nourri l’univers de cet album.

Quand as-tu commencé à composer ?
En 2004, j’avais 16 ans.

Penses-tu te lancer un jour dans des sonorités plus rythmées, plus accessibles sans doute aussi ? En guise d’exemples, comment juges-tu la musique de Pure Reason Revolution ou Daft Punk ? Ces styles te semblent-ils un jour abordables ?
J’ai quelques compositions plus rythmées sous le coude… mais il est important pour moi de toujours garder une grande part d’onirisme dans ma musique, c’est pourquoi je ne me rapprocherai probablement jamais de groupes comme Daft Punk.

Souhaites-tu un jour vivre de ta musique, cela te semble-t-il possible dans le contexte musical actuel ?
J’en ai longtemps rêvé, désormais je sais que cela est difficile, voire infaisable. Je réalise en outre qu’un album comme Exoplanète, de par ses nombreuses maladresses, ne peut pas prétendre à être autre chose qu’un petit album autoproduit. Globalement, le monde de la musique a de plus en plus tendance à m’écœurer… Tout devient une affaire de piston, de mode, de look, de style, de buzz, même dans le milieu dit «  indépendant ». Ce n’est plus de la musique, c’est du business. Aujourd’hui, je souhaite avant tout partager mon travail avec un maximum de gens, et que ce travail soit reconnu.

Envisagerais-tu quelques concerts ou festivals ?
Quelques concerts sont envisagés pour 2010, essentiellement à Annecy et ses alentours. Toutes les informations liées à ces dates seront sur le site officiel et sur ma page myspace (http://www.myspace.com/vinc2).

Prépares-tu un nouvel album ? Quelles orientations prendrait-il éventuellement ?
Un EP 7 titres nommé Dreams & Homes sera disponible en téléchargement payant dans quelques semaines, même si aucune date n’a encore été arrêtée. Il sonnera plus pop et contiendra des compositions écrites entre 2007 et 2008, toutes profondément marquées par l’univers de The Secret Migration (Mercury Rev), autre disque bouleversant à mes yeux. Des groupes comme Air ou The Album Leaf m’ont également influencé sur cet EP.

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